Rachel travaillait à la cuisine. Avant de nous séparer, elle m’a promis que tous les soirs elle déposerait, pour moi devant le grillage, un bol de soupe. Accablé par les dures journées qui débutaient à l’aube et se terminaient le soir venu, quel réconfort de trouver la soupe providentielle et surtout plus consistante que celle normalement distribuée ! Pas une seule fois ma petite amie Rachel n’a manqué à sa promesse ! Ce supplément de nourriture m’a sans aucun doute aidé à mieux supporter ce premier hiver et les six mois à Tarnowitz. Je l’entrevoyais de temps en temps seulement et recevais son sourire comme un encouragement précieux. J’ai trouvé en elle, d’une façon inattendue dans ce lieu maudit, un peu de solidarité et de bonté !

Ici notre travail consistait à déplacer sur nos épaules des poteaux télégraphiques, des traverses et des rails pour réparer des voies de chemin de fer affaissées. Nous étions surveillés par un kapo et un contremaître. Ce dernier était un véritable tortionnaire faisant pleuvoir des sévères coups de canne sur celui qui s’avisait de lever la tête de son travail, ne fût-ce qu’un court instant.

Torse nu, par un grand froid, en dépit d’un travail ininterrompu, nous ne parvenions pas à nous réchauffer. À ce rythme infernal, beaucoup s’effondraient en peu de temps. Rapidement je me suis rendu compte que l’on s’acharnait davantage sur ceux qui semblaient être des « intellectuels ». Bizarrement les porteurs de lunettes étaient classés parmi ceux-là. Aussitôt je me suis défait des miennes. Connaissant les nazis, de par mon passé viennois, j’ai prétendu être menuisier comme mon père. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la lutte des classes ne semblait pas s’être arrêtée aux portes de l’enfer !

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Copyright 2007 Patrick Benichou