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Tata Crayol m’a assuré cependant qu’il était entouré de beaucoup d’amitié. Mais elle devait certainement ignorer qu’à l’hospice, pour recevoir un second verre de lait, une religieuse l’obligeait à réciter l’Ave maria ! J’ai appris ce détail par mon ami Jules, fils d’une famille juive réfugiée à Revel, que j’ai retrouvé à mon retour. Le sentiment d'humiliation qu’avait suscité en lui cet incident était resté aussi vif qu’au premier jour. Je reste par l’attitude de cette religieuse profondément indigné. Son père a été arrêté et déporté avec le dernier convoi en juillet 1944. Sa mère, décédée peu après, laissait deux jeunes orphelins. Jules, bien qu’agnostique, s’interdit en souvenir de son père, de fumer le samedi. Ce geste n’est pas un geste religieux. Il est purement symbolique. Ne pas fumer le samedi en souvenir d’un père s’inscrit dans la même perspective que de continuer à se dire juif et à porter son nom même lorsque l’on a perdu la foi. Être juif après Auschwitz, ce n’est pas croire obligatoirement en Dieu, ou respecter ses Commandements, c’est être conscient, c’est se souvenir. A Auschwitz ce n’est pas qu’un peuple que Hitler voulait détruire, ni même « simplement » une religion, mais la conscience de l’humanité. Lentement, Tata Crayol et moi avons pris le chemin du Cimetière. Sur sa tombe, plantée dans la terre une petite planche portait le nom de mon père et la date de son décès. J’avais vingt ans, j’étais orphelin. Seul, je devais m’engager sur le chemin difficile de la vie. On cesse d’être un enfant, à la mort de ses parents, on devient adulte. Pour moi cette étape était déjà franchie par mon séjour dans les camps. Mes amis m’ont réconforté par leur sollicitude. Plus particulièrement la famille Brunel qui habitait à présent dans une ferme plus spacieuse. La gentille Élise insistait pour me servir abondamment de son savoureux cassoulet et de son foie gras, essayant à sa manière d’alléger le poids de mon deuil. Aussi, lorsque, à mon retour, la Mairie m’a fait cadeau d’un cochonnet, la restriction alimentaire n’étant pas encore terminée, je me suis naturellement empressé de le leur offrir. C’est au cours de ce joli mois de mai que s’est progressivement accompli mon retour à la vie. A l’image de la nature en fleurs, je m’ouvrais au monde. Tout m’étonnait. J’étais ébloui. Le soleil de ce début d’été réchauffait ma peau. J’avais perdu le goût de ses petits bonheurs. Peu à peu j’apprenais à les reconquérir. |
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Copyright 2007 Patrick Benichou