Mes parents sont restés quelques jours dans une grange, puis Tata Crayol nous a accueillis tous les quatre dans sa petite maison, où nous étions très à l’étroit. En parlant de nous à ses voisins et nombreux amis, elle a trouvé à nous loger un peu plus tard chez les Brunel. La grand-mère Anna, sa fille Élise et son petit garçon René, âgé de huit ans, nous ont vite adoptés. Spontanément ils se sont retirés dans la partie la moins confortable de leur maison pour nous céder les plus grandes chambres. J’ai rarement rencontré tant de chaleur et de simplicité dans les rapports humains. Depuis mon retour de déportation, nous sommes allés, ma femme et moi, aussi souvent que possible, embrasser Pauline, revoir nos amis les Brunel et assister aux mariages et aux baptêmes des enfants. Quant à Tata Crayol, elle s’est rapprochée de ses enfants et petits-enfants qui avaient quitté la région.

Dans la ferme des Brunel, ma vie de petit citadin s’était transformée. J’ai appris à jardiner, à biner, à alimenter la maison de seaux d’eau fraîche venant du puits, à tailler les haies restées à l’abandon depuis le départ à la guerre de Marcellin, le mari d’Élise. Gentiment elle se moquait de mon français : « Tu parles comme une vache espagnole, mais je t’aime bien, va ! » (C’est le petit René qui m’a expliqué ce que voulait dire « vache espagnole ».)

Un autre jour, alors que je revenais tout essoufflé de ma corvée d’eau, avec la gentillesse qui la caractérisait, s’essuyant les mains sur son tablier, elle me chargea de transmettre un message à ma mère : « Dis-lui d’aller prendre au potager des légumes et des fruits et qu’elle ne se gêne surtout pas ! » Ma mère, qui ne parlait pas le français, a été ravie de cette aubaine !

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Copyright 2007 Patrick Benichou