Pour gagner quelques heures d’un précieux sommeil, je prenais un énorme risque.

Durant plusieurs jours après l'appel du matin, je retournais en catimini au fond de la baraque réservée aux allemands, moins surveillée et m’allongeais au troisième et dernier niveau de leurs châlits, pour y dormir jusqu'au retour de mes compagnons.

Ce manège a duré jusqu’au jour ou j’ai eu la faiblesse de dévoiler mon secret à un de mes camarades. Trouvant l’idée bonne il m’a imité, se joignant à moi et ce fut le désastre. Il ronflait tellement qu’il attira l’attention de Bednareck ! Celui-ci avec un plaisir non dissimulé nous assena à tour de rôle 25 coups de canne sur le postérieur que nous devions compter un à un, suivi d’une heure de génuflexion, bras tendus,

dans le froid et la neige de la cour.

Ce genre de punition était courant. De nombreux déportés s'affaissaient durant ces "exercices" et étaient achevés à coups de schlague par nos tortionnaires qui s’acharnant toujours avec un plaisir sadique, sur leurs victimes à terre.

Longtemps le bas de mon dos est resté douloureux et m’obligeait à dormir sur le ventre. Ainsi s’est terminé le bienfait de ces quelques heures de sommeil volées.

Les convois des juifs hongrois commencèrent à arriver. A raison de 10.000 par jour, souvent plus. Seul un petit nombre échappait à la mort dès leur arrivée. Les fours crématoires avaient beau fonctionner sans relâche, jour et nuit, il était impossible de les réduire tous en cendres…

Il me restera toujours en mémoire le jour où sorti trop tôt pour aller travailler, j’ai vu défiler devant moi un de ces convois. On obligea notre commando à se coucher dans le fossé avec l’interdiction absolue de leur adresser la parole.

Des familles entières en longues colonnes passaient sous nos yeux. Extenuées, assoiffées, chargées de bagages, croyant aussi naïvement que nous, se rendre dans un camp de travail. A leur tête il y avait un groupe de ’hassidim, avec leurs longs manteaux et chapeaux noirs, entourant leur Rabbin. L’un d’eux pieusement portait dans ses bras, serré sur son coeur comme un enfant fragile, une Thora.

Confiants, presque sereins, murmurant des prières, ils s’acheminaient vers les chambres à gaz, vers la mort.

Heureusement ils n’ont pu voir nos regards remplis d’effroi et de désespoir.

En mai 1944, après sept mois passés à Birkenau, j’ai quitté cet enfer…pour aller enfin au camp de Bobrek, l’usine que nous y avons construite était terminée. Nous avions appris qu’ironiquement Bobrek a été appelée dans les autres camps « Sanatorium ».

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Copyright 2007 Patrick Benichou