![]() |
||
|
Dans notre baraque les vols se multipliaient. Dev, soupçonné, fut transféré dans une autre, et les vols cessèrent. Je ne voulais et ne pouvais croire en sa culpabilité. Mais, quelques jours plus tard, au réveil, il est venu vers moi en courant pour m’avouer que torturé par la faim il avait été pris en flagrant délit et m’a supplié de lui garder mon amitié, m’assurant qu’il supporterait alors plus facilement la bastonnade qui lui serait infligée lors de l’appel et sa mise en quarantaine que nous réservions aux voleurs. Ainsi celui que je croyais mon ami avait aussi volé mon pain ! J’étais profondément heurté, choqué et attristé. C’était trop grave, je n’ai pu lui accorder mon pardon. Aujourd’hui je regrette ma sévérité. Dev, comme tant d’autres, avait beaucoup de mal à maîtriser la faim lancinante et obsédante qui nous tenaillait tous. Nous pensions du matin au soir au moyen de trouver de la nourriture. La faim annihilait nos réactions, notre intelligence, notre bon sens. Seuls ceux qui ont souffert ou souffrent des affres de la faim peuvent comprendre que l’on puisse être poussé à agir d’une façon aussi condamnable : ôter un peu de vie à son camarade de misère, en lui volant un morceau de son pain. Nos bourreaux, les vrais responsables, qui nous faisaient atteindre l’extrême limite du supportable, se réjouissaient de tels incidents et punissaient parfois aussi bien le coupable que sa victime. Tout était imprévisible. Un jour un kapo, dont le comportement habituel était pourtant assez convenable, a battu à coups de cravache avec une inexplicable colère un de mes camarades sur le lieu de travail. Sanglotant, celui-ci le maudit en yiddish : « Que les mains lui tombent ! » Quelques jours plus tard, hasard ou justice immanente, ce kapo a eu quatre doigts écrasés entre deux wagons qui se tamponnaient. Cette blessure lui a valu d’être éliminé lors de la sélection qui a suivi. En novembre 1943, notre séjour à Schoppinitz prit fin. Nous ne connaissions pas la prochaine étape. Notre grande frayeur, due à la menace permanente d’être envoyés pour la moindre « désobéissance » ou manque de « discipline » à Auschwitz, tristement réputé, était obsessionnelle. En apprenant que nous allions à Birkenau, naïvement nous étions soulagés. Aussi, lorsque après un court trajet, le train s’immobilisa en gare d’Auschwitz, nous étions accablés. La crainte du pire était devenue réalité : Birkenau était synonyme d’Auschwitz. |
||
| Page 49 | Page suivante | |
Copyright 2007 Patrick Benichou