Nos journées se passaient à décharger des wagons de charbon, de sable ou des sacs de ciment de cinquante kilogrammes. Leur poids dépassant le nôtre, nous devions les porter sur notre nuque. Les coups s’abattaient sur celui qui perdait l’équilibre en descendant des wagons le long des planches oscillantes, instables.

Souvent le contenu des sacs en se déchirant se répandait sur le sol et imprégnait nos vêtements. Ces sacs faits de plusieurs couches de papier épais, nous les mettions, bien que ce fût interdit, sous nos vestes afin de nous protéger un peu du froid et de la pluie. En rentrant au camp nous étions gris du ciment qui collait sur notre corps, ce qui nous donnait l’air de clowns tragiques.

Afin d’améliorer ma ration quotidienne, je suis devenu repriseur de chaussettes. Seuls les kapos, cuisiniers et autres privilégiés, appelés Prominenten (dignitaires), en possédaient. Nous, depuis fort longtemps, devions nous contenter de « chaussettes russes », faites de morceaux de chiffons avec lesquels nous enveloppions tant bien que mal nos pieds nus. C’était une maigre protection contre le froid, et le frottement de nos galoches provoquait des blessures qui se transformaient en plaies purulentes.

En compensation de mon travail, je recevais quelques pommes de terre, un peu de soupe, parfois un morceau de pain hautement apprécié. Ne pouvant résister au regard avide de Dev, je lui en offrais une petite part. Ces suppléments nous permettaient de conserver un morceau de pain pour ne pas rester sans nourriture toute la journée du lendemain. Dev et moi le cachions sous nos têtes pour le protéger du vol durant la nuit. Le matin nous n’avions qu’un prétendu café-ersatz, qui avait pour seul avantage d’être chaud, et à midi une soupe très fluide.

Un matin au réveil, Dev, contrarié, découvre que son pain lui a été dérobé. Aussitôt je regardai sous ce qui me servait d’oreiller pour constater avec horreur que le mien avait également disparu. Un de mes voisins, qui se trouvait au niveau inférieur de mon châlit, dans un état squelettique, plus âgé (pour l’adolescent que j’étais un homme de trente ans me paraissait vieux), m’a offert trois minuscules pommes de terre et une fine tranche de pain. À peine consistante ! Quel mot trouver pour qualifier ce geste, cette abnégation, venant d’un être souffrant de tous les malheurs dans cet endroit où toute sensibilité semblait inexistante… ?

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Copyright 2007 Patrick Benichou