Un jour j’ai retrouvé David Berger avec qui nous avions été arrêtés à Saint-Julia. Cet homme que j’avais connu alors, grand, fort et jovial, était devenu méconnaissable, il avait à peine trente-cinq ans. À bout de forces, décharné, il m’a imploré : « Paul, tu es jeune, moi je suis épuisé. Si tu sors d’ici, promets-moi de t’occuper de mes enfants ! » Je ne l’ai plus revu !

Après six mois, brusquement nous avons été transférés au camp de Schoppinitz, non loin de là, plus sinistre encore que Tarnowitz. Je fus séparé de Rachel sans pouvoir lui faire mes adieux et lui dire, comme j’aurais tant aimé le faire, combien sa fidèle amitié m’avait été précieuse durant tous ces mois.

Schoppinitz se trouvait dans un angle, délimité par deux voies de chemin de fer qui semblaient se rejoindre à l’horizon. Le ciel y était bas et toujours sombre.

De nombreux trains passaient devant le camp. Certains transportaient des Ukrainiens vers l’Allemagne pour y travailler. Les portes coulissantes de leurs wagons étaient souvent ouvertes, et lorsque nous nous trouvions à proximité nous leur quémandions de quoi manger. Émus par notre aspect, ils nous lançaient des morceaux de pain, parfois moisis. Nous les avalions néanmoins avec avidité. Ils devaient avoir quitté leurs foyers depuis fort longtemps…

D’autres convois, plus sinistres, transportaient des Juifs dans des wagons semblables à ceux qui nous avaient amenés ici, les emportant vers la mort. Impuissants, nous entendions leurs pleurs et leurs gémissements. Nous pouvions parfois entrevoir un visage amaigri à travers les petites lucarnes grillagées.

Inoubliable est le jour où un train de chars se dirigeant vers le front russe s’arrêta à notre hauteur. De l’une des plates-formes, un SS pour « se divertir » a balayé le camp d’une rafale de mitraillette. Plusieurs camarades ont été tués sous mes yeux. L’un d’eux faisait office d’infirmier et portait, visiblement, un brassard marqué d’une croix rouge. Ce fut une scène hallucinante. Depuis ce carnage, chaque fois qu’un train militaire s’arrêtait à proximité, nous étions pris de panique. Nous vivions ainsi quotidiennement dans un univers infernal où nos repères avaient disparu.

Page précédente

Page 47 Page suivante

Copyright 2007 Patrick Benichou