Erika avait du mal à avaler la soupe infecte, servie en guise de repas du soir. J’insistais auprès d’elle pour qu’elle se nourrisse afin d’avoir la force de résister aux durs moments qui nous attendaient… Maman fut surprise et émue par les conseils de sagesse que je donnais à ma sœur aînée, pensant probablement combien j’avais été choyé et protégé par elle. L’émigration m’avait fait passer de l’enfance à l’adolescence, la déportation m’a rendu prématurément adulte.

Drancy, antichambre de la mort, début de la descente aux enfers, avec ses murs noircis de messages déchirants de révolte, de résignation, d’amour et même parfois d’un surprenant courage, qui s’adressaient aux êtres aimés, abandonnés et restés sans nouvelles. Deux de ces inscriptions m’ont marqué et restent dans ma mémoire jusqu’à ce jour : « On entre, on crie, c’est la vie. On crie, on sort, et c’est la mort. » ; la seconde, comme une lueur d’espoir, m’a souvent redonné le courage de continuer à lutter, même dans des moments insupportables : « Quand il n’y a plus rien à espérer, c’est là qu’il ne faut pas désespérer. » L’espoir est l’ultime devoir lorsque aucune issue n’apparaît à l’horizon.

Le 4 septembre 1942, par le train n° D901/23 du convoi n° 28, à 8 heures 55, Maman, Erika et moi avons quitté Drancy par la gare du Bourget, pour une destination inconnue. Ce train emportait 999 personnes. En 1945, seuls vingt-cinq hommes et deux femmes ont survécu.

C’est dans des wagons cadenassés, prévus pour « 8 chevaux ou 40 hommes », avec pour toute aération des petites ouvertures grillagées, que furent entassées environ soixante-dix personnes, femmes, enfants de tous âges, hommes, vieillards et invalides. Au sol se trouvait un peu de paille et dans un coin deux seaux, l’un contenant de l’eau potable, l’autre, devant lequel nous avions suspendu une couverture, prévu pour les besoins naturels. Il était devenu évident que notre destination ne pouvait pas être un camp de travail comme on essayait de nous le faire accroire !

Le voyage paraissait n’en plus finir, et l’angoisse grandissait au fur et à mesure. Dans ces sinistres wagons, l’odeur était irrespirable. Affa­més, assoiffés, les gens pleuraient, gémissaient, certains frisaient l’hystérie.

Plus tard, j’ai appris qu’à l’arrivée on comptait parfois jusqu’à trente morts par wagon. Pour la majorité, ce fut le dernier voyage. Nous nous trouvions dans un état d’épuisement total physique et moral quand, après plusieurs jours de voyage, le train s’est arrêté en rase campagne près de Kosel, dans la région d’Auschwitz en Haute-Silésie. Les portes des wagons furent ouvertes avec fracas. L’aboiement des chiens se mêlait aux hurlements des SS ordonnant aux hommes valides de dix-huit à quarante ans de sauter sur le ballast, à plus d’un mètre cinquante du sol : « Schnell, schnell ! Raus ! » C’est dans ce vacarme et une panique infernale que les familles ont été séparées.

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