Assis sur le châlit auprès de mon père, je lui racontai les circonstances de mon arrestation et les raisons qui m’avaient fait rechercher de l’aide auprès du docteur Ricalens et la dureté des gendarmes qui ne m’avaient même pas autorisé à retourner à la maison pour prendre quelques vêtements. Lors de ma fuite, j’avais enfilé à la hâte un pantalon et une veste sur mon pyjama, sans avoir eu le temps de mettre des chaussettes ni de prendre mes téphillin (phylactères)* auxquels je tenais particulièrement. Depuis notre départ de Vienne, je faisais mes prières quotidiennes, respectant la promesse que j’avais faite lors de ma Bar Mitzvah.

Un homme âgé, témoin de mon récit, avec un doux sourire m’a offert les siens. J’ai réussi à les garder jusqu’au camp de Tarnowitz, et, durant les deux premiers mois, tôt le matin, je faisais discrètement mes prières, jusqu’au jour où, lors d’un contrôle, un kapo les a trouvés sous mon matelas et les a jetés avec rage et mépris contre le mur, tout en m’accablant d’injures.

Papa m’expliqua qu’Erika avait insisté auprès des gendarmes pour faire venir le docteur Ricalens, afin qu’il puisse déclarer notre père trop malade pour être arrêté. Elle s’est heurtée à un refus catégorique, mais a probablement éveillé leurs soupçons, d’autant qu’en touchant mon lit, ils l’ont encore trouvé tiède, concluant que je venais tout juste de m’échapper.

La première nuit à Noé, mon voisin de châlit s’est tailladé les veines des poignets. Le bruit des gouttes de sang tombant sur le sol en cadence régulière m’a réveillé. J’étais paralysé de frayeur. La gravité de notre situation m’est alors apparue dans toute sa dimension. Ce malheureux, sauvé in extremis, a été déporté avec nous.

Le lendemain furent annoncés les noms des personnes destinées au départ pour Drancy. Seuls Erika et moi étions sur la liste, mon père avait été finalement reconnu intransportable, et Maman autorisée à rester auprès de lui. Quel dilemme pour une mère de devoir choisir entre laisser partir ses enfants vers l’inconnu ou abandonner son mari souffrant !

En larmes, mon père a encouragé sa femme à nous accompagner. Cette séparation tragique restera un souvenir inoubliable. Le voir pleurer pour la première fois fut pour moi une indescriptible et durable affliction. Aujourd’hui, après tant d’années, je ressens encore son étreinte, cette étreinte qui fut la dernière. Avec une tendresse infinie, il m’a enveloppé dans son manteau, bien trop grand pour moi, et m’a dit en m’embrassant : « Là où tu vas, Paulchen, tu en auras certainement plus besoin que moi ! » Très vite, il s’est avéré utile. Lorsque nous sommes arrivés en Haute-Silésie, la neige commençait déjà à faire son apparition, et les matins le froid était rigoureux.

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Copyright 2007 Patrick Benichou