|
Paul avait alors dix-neuf ans. Bien que
déporté déjà depuis près de deux ans dans un autre camp proche
d’Auschwitz, il avait su préserver des qualités humaines tout à fait
exceptionnelles qui contrastaient avec l’ambiance de brutalité qui régnait
dans le camp. Sa dignité, sa gentillesse vis à vis de tous, une certaine
forme de civilité, m’apparaissent encore aujourd’hui comme la plus belle
victoire sur un système concentrationnaire conçu pour nous humilier et
nous réduire à un état quasi-bestial.
Même s’il pressentait que sa mère et sa
sœur, comme la plupart des déportés de leur convoi, avaient été gazées dès
leur arrivée à Auschwitz, il ne s’est pas abandonné au désespoir. Il
voulait survivre, il l’a fait sans jamais s’abaisser à quoi que ce soit et
en cherchant toujours à aider les autres.
Des bons et mauvais souvenirs de Revel, il
parle plus volontiers des premiers. Alors qu’il a vécu moins de deux ans
en France, c’est sans hésiter qu’il y reviendra dès sa libération du camp.
Ayant fait la connaissance de Paul en
déportation, je sais que cette attitude dénuée d’ostracisme et de haine ne
date pas d’aujourd’hui, elle n’a pas été imaginée pour les besoins de son
histoire. Elle traduit sa véritable personnalité qui n’a jamais été
atteinte par les atrocités, la violence et les humiliations du camp – ce
qui ne donne que plus de prix à son récit.
Nous nous sommes rencontrés pour la
première fois au début du mois de juillet 1944 à Bobrek, petit commando
situé à quelques kilomètres d’Auschwitz Birkenau, un immense camp
d’extermination.
Nous étions environ trois cents déportés,
dont seulement une trentaine de femmes. Celles-ci étaient pour la plupart
affectées à des travaux du bâtiment et de terrassement, alors que les
hommes travaillaient généralement dans l’usine. L’espace du camp étant
très réduit, les hommes et les femmes avaient l’occasion de se rencontrer,
et même de nouer des relations amicales, bien que non tolérées. Ces
relations ont perduré jusqu’à ce jour, plus particulièrement entre ceux
qui avaient été déportés de France.
Outre sa force de caractère, il a su, au
bon moment, faire preuve de lucidité et de courage pour prendre des
décisions parfois risquées, mais qui lui paraissaient donner une plus
grande chance de survivre.
Comme tous ceux qui étaient à Bobrek, nous
avions eu l’un et l’autre de la chance d’être envoyés dans ce commando.
Pour certains c’était la chance d’avoir bénéficié de la sympathie ou la
pitié d’un responsable du camp, ce qui fut mon cas. En ce qui concerne
Paul, c’est lui qui a saisi sa chance.
|