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Mon instituteur Rudolph Tretter, au visage rond et jovial, m’aimait beaucoup. Un jour nous devions terminer un exercice d’écriture par des petites croix. J’ai refusé de les faire ! Surpris et mécontent de mon obstination, il me demanda : « Mais enfin Paul, pourquoi ne veux-tu pas faire de croix ? – Parce que les Juifs n’ont pas le droit de dessiner des croix ! » Cette réponse était probablement inspirée par des propos de ma grand-mère que j’avais certainement mal interprétés. Quelque temps plus tard, lors d’une réunion de parents, il a félicité ma mère, disant que j’écrivais déjà comme un grand. Toute fière, elle a raconté mes prouesses à ses amies sans prendre garde à ma présence. Le résultat fut désastreux ! J’en ai conclu que, puisque j’écrivais comme un grand, je n’avais plus d’efforts à faire, seules les leçons qui m’intéressaient feraient l’objet de mon attention. Mes parents et Monsieur Tretter furent très contrariés par ce brusque changement, sachant que je pouvais obtenir de bien meilleurs résultats. À partir de là, la mention « peut mieux faire » figura souvent sur mes devoirs ! Un jour, ma mère souffrante était restée alitée. Je lui demandais ce qui lui ferait plaisir : « Je mangerais bien une orange », me répondit-elle. Il n’y en avait pas à la maison, je suis vite allé chez notre marchand pour en acheter. Tout en courant, j’en ai épluché une, afin de la lui offrir aussitôt de retour. Jamais je n’oublierai le regard plein d’amour qu’elle eut pour son petit garçon. Ce n’est que devenu adulte que j’ai compris combien ce simple geste a pu tant l’émouvoir. Durant des heures je jouais sagement avec un véritable trésor amassé dans une caisse. Un invraisemblable bric-à-brac fait de bouts de ficelles, de fil de fer, de morceaux de bois, de clous, de vis, d’écrous…, tous destinés à être jetés et que j’avais précieusement récupérés. |
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Copyright 2007 Patrick Benichou