Parfois pour s’amuser, avec une sévérité feinte, elle faisait mine de chercher une canne pour me « corriger ». De toutes mes forces je protestais : « Non ! Pas avec la mienne ! » Nous en avions plusieurs à la maison. Mon père en utilisait une depuis sa blessure de guerre. De plus à l’époque les cannes étaient à la mode. La mienne, sculptée d’edelweiss, était un souvenir rapporté de vacances passées à Worochta, petit village de montagne dans les Carpates, station de sports d’hiver connue, où papa était né. J’avais à peine trois ans lorsque mon père et moi avions fait ce long voyage. Plus de vingt heures de train pour nous rendre chez les parents de mon père. Attenante à la ferme de mes grands-parents, se trouvait une écurie. Parmi les chevaux il y avait un poney. Je le montais chaque jour et m’y suis passionnément attaché.

Lorsqu’il fallut rentrer à la maison, je n’ai pas voulu le quitter. Pour calmer mes pleurs on me promit qu’il serait dans notre train et que je le retrouverais à Vienne. Cela n’était évidemment pas vrai. Ce fut là ma première grande déception. J’avais fait confiance aux grandes personnes et j’avais été trahi. Longtemps, j’ai rêvé de ce compagnon de jeu si docile.

Il me reste de ce séjour une photo, jaunie par les ans. Je suis assis sur les genoux de mon père devant une meule de foin, dans un champ appartenant à mon grand-père. Depuis, j’ai gardé un attachement tout particulier pour la montagne qui me rappelle Worochta. J’aime le calme que l’on y trouve et les odeurs de la nature préservée.

Le moment de ma scolarisation arriva à l’âge de cinq ans, un peu trop tôt à mon gré. Un maître venait aussi à la maison pour m’apprendre à lire l’hébreu.

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Copyright 2007 Patrick Benichou