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Si certains ont préféré garder le silence,
se sentant incapables de concilier, dans leur esprit, le présent et le
passé et d’imposer à leurs proches le poids de leurs souvenirs, d’autres
ont été contraints au silence parce que, dès leur retour, ils se sont
heurtés à l’incrédulité ou à l’indifférence. Cette indifférence cachait en
réalité la difficulté pour les « autres » de supporter la distance et
l’incompréhension qui les séparaient de ceux qui étaient rentrés.
Un mur qui paraissait
infranchissable s’est ainsi élevé entre les anciens déportés, revenus d’un
monde qui n’avait plus rien d’humain, ceux dont on pourrait dire qu’ils
étaient passés de l’autre côté du miroir, et les autres.
C’est donc entre nous que,
pendant des années, nous, anciens déportés, nous sommes retrouvés pour
parler inlassablement, dans un langage plus ou moins codé, de ce que nous
avions vécu. Nous avons ressassé nos souvenirs, retrouvé la fraternité qui
nous avait permis de survivre, évoquant les moments les plus cruels,
souvent avec dérision, seule façon pour pouvoir en parler, même entre
nous.
La déportation a créé des
sentiments d’appartenance à un monde à part. Quelles que soient nos
différences et divergences existantes, l’expérience que nous avons vécue
nous amène à voir la vie d’une autre façon.
Les années ont passé, les temps
ont changé. Les nouvelles générations, mieux à même de nous écouter parce
que moins directement concernées, plus curieuses de nous entendre, nous
ont incités à parler. En vieillissant, nous avons pris conscience de la
nécessité de transmettre notre témoignage, de ce que nous avions vu et
vécu afin que l’Histoire s’en empare. Nous avons ainsi tenu l’engagement,
pris vis à vis de nos camarades, que nous avions vu mourir dans des
conditions abominables, de parler pour que l’on n’oublie pas.
Bien que leurs témoignages aient été longtemps dédaignés, voire rejetés
par la plupart des historiens, au motif que les victimes déformant
nécessairement la vérité, ne sont pas crédibles, les anciens déportés ont
été de plus en plus nombreux à prendre la parole ou la plume. La volonté
de répondre à la diffusion des thèses négationnistes et le souci de ne pas
laisser à des films et des romans de fiction l’exclusivité d’une
représentation de la déportation, parfois très éloignée des réalités, ont
fait prendre conscience de l’intérêt de recueillir les témoignages des
survivants lorsqu’il en était encore temps. Divers organismes s’y sont
employés, et les éditeurs ont été plus disposés à publier leurs récits.
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