Les odeurs spécifiques de tous ces plats, préparés pour le vendredi soir, début du shabbat* et l’atmosphère sereine qui régnait à la maison, je ne les ai plus jamais retrouvées…

Les carpes** provenaient principalement du Danube, dit bleu. Enfant, je faisais de gros efforts pour voir la couleur bleue de ce fleuve. Il me paraissait énorme, mystérieux, tout sauf bleu.

Réunis autour de la table familiale, l’ambiance était chaleureuse.

Je garde de ces vendredis soirs un souvenir de fête, répétée et attendue. A la fin du repas, ma mère entonnait d’une voix mélodieuse des chants en hébreux dont nous reprenions les refrains en choeur. Elle possédait un vaste répertoire de chansons du folklore juif, auquel s’ajoutaient quelques airs composés par mon grand-père Peissach.

Je les garde toujours en mémoire et les chante avec un plaisir teinté de mélancolie, spécialement durant les fêtes de Pâques, accompagné par ma femme et ma fille.

Tout près de notre appartement viennois s’étendait un parc, divisé en plusieurs squares. Ma grand-mère m’y emmenait presque quotidiennement. Un jour, bavardant avec ses amies elle m’a perdu de vue, affolée elle se mit à ma recherche. Inconscient de la frayeur provoquée, je me trouvais au bord d’un bac à sable les mains dans le dos, observant avec envie les enfants en train de s’amuser. J’aurais tant aimé me mêler à leur jeu, mais je ne voulais pas me salir et détestais surtout avoir du sable dans les chaussures.

Ma petite enfance est intimement liée à ce parc. Je suivais quotidiennement les grilles qui l’entouraient pour me rendre à l'école. Durant les hivers, longs et rigoureux, dans un de ces squares, une patinoire était aménagée et au son d’une musique typiquement viennoise, je patinais avec ma soeur et nos amis. Vienne sous la neige, nos luges glissant le long des rues en pente, nos nez, nos oreilles et nos joues rougis par le froid, sont les images insouciantes et joyeuses de ces douces années.

 

* Dans la religion juive, le jour commence la veille au soir, en vertu du premier chapitre de la Genèse qui se termine par cette phrase :

“ Le soir se fit, le matin se fit, un jour”.(Genèse)

La journée biblique me parait logique.

**La consommation de carpes dans les pays de l’Europe centrale s’explique probablement par le fait, particulièrement vrai pour l’Autriche, de ne pas avoir de territoires donnant accès à la mer. L'élevage de ce poisson d’eau douce était facile et bon marché.

Page précédente

Page 11 Page suivante

Copyright 2007 Patrick Benichou