Le Soleil Voilé
par Paul Schaffer

Chevalier de la légion d'honneur
SOMMAIRE
Préface de Simone Veil, lettre de Serge Klarsfeld
Prologue
Mon enfance, Nuit de Cristal
La fuite d’Autriche, le départ de Belgique, l’arrivée à Revel
Mon arrestation à Revel, ma déportation, mon évasion, ma libération
Mon retour
Photos
Lettres et dessins reçus après mes témoignages
Préface de Madame Simone Veil
Soixante ans après son arrestation et sa déportation, Paul Schaffer a décidé d’écrire son histoire, celle que vous allez lire et qui est, à bien des égards, exemplaire. Exemplaire, parce que les événements qui ont bouleversé son existence, ont de la même façon bouleversée la vie de nombreux adolescents, qui ont survécu à la déportation, mais dont les familles ont le plus souvent entièrement disparu, simplement parce qu’elles étaient juives.
De France, 76.000 Juifs ont été déportés, 2.550 sont rentrés, parmi lesquels la plus part étaient des jeunes gens et jeunes filles. A leur retour du camp ils n’ont retrouvé ni famille, ni ami, ni argent, aucun souvenir matériel qui puisse évoquer leur passé. Les appartements, de leurs parents avaient été totalement vidés par les Allemands, quand ça n’était pas par des voisins.
Leurs seuls souvenirs étaient dans leur cœur et leur tête : le bonheur d’une enfance choyée qui fut brutalement interrompue par la déportation et la disparition dans des chambres à gaz de tous ceux qu’ils aimaient.
A ces souvenirs, se surajoutaient ceux des atrocités et de la violence, de l’inhumanité de l’enfer concentrationnaire dont ils étaient sortis par miracle.
N’ayant pu aller normalement en classe, trop jeunes pour avoir acquis une formation professionnelle, ils ont dû tout reconstruire et d’abord eux-mêmes en réapprenant à vivre. Ce n’était pas facile de retrouver une vie normale, ni même d’en donner l’apparence.
Souvent, ils ont rapidement fondé une famille, même s’ils savaient qu’elle ne remplacerait jamais celle qui avait disparu dans la tourmente. Pour reprendre goût à la vie, il leur fallait une atmosphère de tendresse et de bonheur pour essayer de remplacer celle qu’ils avaient connue.
Pour autant, leur douloureux passé n’a cessé de les hanter, même si pendant longtemps ils n’en ont guère parlé…
Si certains ont préféré garder le silence, se sentant incapables de concilier, dans leur esprit, le présent et le passé et d’imposer à leurs proches le poids de leurs souvenirs, d’autres ont été contraints au silence parce que, dès leur retour, ils se sont heurtés à l’incrédulité ou à l’indifférence. Cette indifférence cachait en réalité la difficulté pour les « autres » de supporter la distance et l’incompréhension qui les séparaient de ceux qui étaient rentrés.
Un mur qui paraissait infranchissable s’est ainsi élevé entre les anciens déportés, revenus d’un monde qui n’avait plus rien d’humain, ceux dont on pourrait dire qu’ils étaient passés de l’autre côté du miroir, et les autres.
C’est donc entre nous que, pendant des années, nous, anciens déportés, nous sommes retrouvés pour parler inlassablement, dans un langage plus ou moins codé, de ce que nous avions vécu. Nous avons ressassé nos souvenirs, retrouvé la fraternité qui nous avait permis de survivre, évoquant les moments les plus cruels, souvent avec dérision, seule façon pour pouvoir en parler, même entre nous.
La déportation a créé des sentiments d’appartenance à un monde à part. Quelles que soient nos différences et divergences existantes, l’expérience que nous avons vécue nous amène à voir la vie d’une autre façon.
Les années ont passé, les temps ont changé. Les nouvelles générations, mieux à même de nous écouter parce que moins directement concernées, plus curieuses de nous entendre, nous ont incités à parler. En vieillissant, nous avons pris conscience de la nécessité de transmettre notre témoignage, de ce que nous avions vu et vécu afin que l’Histoire s’en empare. Nous avons ainsi tenu l’engagement, pris vis à vis de nos camarades, que nous avions vu mourir dans des conditions abominables, de parler pour que l’on n’oublie pas.
Bien que leurs témoignages aient été longtemps dédaignés, voire rejetés par la plupart des historiens, au motif que les victimes déformant nécessairement la vérité, ne sont pas crédibles, les anciens déportés ont été de plus en plus nombreux à prendre la parole ou la plume. La volonté de répondre à la diffusion des thèses négationnistes et le souci de ne pas laisser à des films et des romans de fiction l’exclusivité d’une représentation de la déportation, parfois très éloignée des réalités, ont fait prendre conscience de l’intérêt de recueillir les témoignages des survivants lorsqu’il en était encore temps. Divers organismes s’y sont employés, et les éditeurs ont été plus disposés à publier leurs récits.
Pour Paul Schaffer, c’est surtout le sentiment d’un devoir à accomplir avant de disparaître, quelles que soient les difficultés et la douleur que ce travail d’écriture et de mémoire lui ont imposés, qui l’a conduit à écrire le présent ouvrage.
Il ne s’agissait pas seulement de parler de la période particulièrement cruelle de sa vie, les persécutions en Autriche, la fuite en Belgique, l’exode vers la France, des années de vie clandestine, l’arrestation, la déportation avec sa mère et sa sœur, qui ont été gazées dès leur arrivée à Auschwitz. Il tenait aussi à évoquer la vie de famille avec sa sœur, ses parents et grands-parents ainsi que tous ceux qui avaient fait partie de son existence d’enfant, lorsqu’ils habitaient à Vienne avant l’anschluss. A tous, à travers son récit, il exprime sa reconnaissance pour le bonheur qu’ils lui ont donné et dont il a toujours conservé le souvenir au fond de son cœur, certes avec tristesse, mais aussi une très grande tendresse. C’était le bonheur simple d’un petit garçon au sein d’une famille unie, celui des vacances, des longues promenades et des goûters chez le meilleur pâtissier, c’était aussi la classe et les jeux avec ses camarades ou encore son attachement à sa collection de timbres à laquelle il tenait tant qu’il l’avait emportée avec lui, en cachette, lorsque la famille a été contrainte de fuir l’Autriche.
Le malheur qui s’abat sur sa famille comblée n’en paraît que plus dramatique, et les souvenirs ainsi retracés, des décennies plus tard, traduisent parfaitement la stupeur et le total désarroi qu’ont pu éprouver avant la guerre, les Juifs allemands et autrichiens, pourtant totalement intégrés, face aux persécutions.
De tous ces événements, Paul parle avec lucidité et sans concession mais sans amertume pour lui-même, autre que l’inquiétude et la douleur qu’il éprouve pour les siens tout au long de ces épreuves qui ont précédé le drame.
L’attention qu’il a toujours portée aux autres, plutôt qu’à lui-même, étonne chez un adolescent de cet âge. A chaque fois que ses parents sont contraints de fuir, de se cacher, tout en s’organisant pour recréer un nouveau cadre familial, le jeune Paul ne se plaint jamais, ne se laisse jamais abattre : il s’intéresse à tout, apprend le français et le travail d’ébéniste, puisqu’il ne peut aller en classe. Les relations avec la population de Revel, où la famille a trouvé refuge, en seront très favorisées. A l’aide courageuse que leur ont apportée certains habitants de cette petite ville du Sud-Ouest, il porte davantage d’importance qu’à l’attitude des gendarmes qui ont arrêté sa famille et se sont acharnés à le retrouver après une courte évasion.
Des bons et mauvais souvenirs de Revel, il parle plus volontiers des premiers. Alors qu’il a vécu moins de deux ans en France, c’est sans hésiter qu’il y reviendra dès sa libération du camp.
Ayant fait la connaissance de Paul en déportation, je sais que cette attitude dénuée d’ostracisme et de haine ne date pas d’aujourd’hui, elle n’a pas été imaginée pour les besoins de son histoire. Elle traduit sa véritable personnalité qui n’a jamais été atteinte par les atrocités, la violence et les humiliations du camp – ce qui ne donne que plus de prix à son récit.
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au début du mois de juillet 1944 à Bobrek, petit commando situé à quelques kilomètres d’Auschwitz-Birkenau, un immense camp d’extermination.
Nous étions environ trois cents déportés, dont seulement une trentaine de femmes. Celles-ci étaient pour la plupart affectées à des travaux du bâtiment et de terrassement, alors que les hommes travaillaient généralement dans l’usine. L’espace du camp étant très réduit, les hommes et les femmes avaient l’occasion de se rencontrer, et même de nouer des relations amicales, bien que non tolérées. Ces relations ont perduré jusqu’à ce jour, plus particulièrement entre ceux qui avaient été déportés de France.
Paul avait alors dix-neuf ans. Bien que déporté déjà depuis près de deux ans dans un autre camp proche d’Auschwitz, il avait su préserver des qualités humaines tout à fait exceptionnelles qui contrastaient avec l’ambiance de brutalité qui régnait dans le camp. Sa dignité, sa gentillesse vis à vis de tous, une certaine forme de civilité, m’apparaissent encore aujourd’hui comme la plus belle victoire sur un système concentrationnaire conçu pour nous humilier et nous réduire à un état quasi-bestial.
Même s’il pressentait que sa mère et sa sœur, comme la plupart des déportés de leur convoi, avaient été gazées dès leur arrivée à Auschwitz, il ne s’est pas abandonné au désespoir. Il voulait survivre, il l’a fait sans jamais s’abaisser à quoi que ce soit et en cherchant toujours à aider les autres.
Outre sa force de caractère, il a su, au bon moment, faire preuve de lucidité et de courage pour prendre des décisions parfois risquées, mais qui lui paraissaient donner une plus grande chance de survivre.
Comme tous ceux qui étaient à Bobrek, nous avions eu l’un et l’autre de la chance d’être envoyés dans ce commando. Pour certains c’était la chance d’avoir bénéficié de la sympathie ou la pitié d’un responsable du camp, ce qui fut mon cas. En ce qui concerne Paul, c’est lui qui a saisi sa chance.
Pour ce faire, alors que la plupart de ses camarades espérant échapper aux travaux les plus pénibles se disaient étudiants, il avait déclaré à son arrivée au camp, ce qui naturellement n’était pas vrai, qu’il avait une formation de métallurgiste et qu’il était donc qualifié pour travailler dans une usine. Il fallait pour cela beaucoup de présence d’esprit et aussi beaucoup d’audace. Il savait en effet qu’on allait lui faire faire un essai et que cet essai ne serait pas très concluant. Ce fut bien évidemment le cas, mais il devait porter en lui quelque chose de particulier, un désir de vivre, une faculté de donner à penser à son interlocuteur qu’il serait capable d’apprendre.
Amoureux d’une jeune-fille qui faisait partie de notre petit groupe de femmes, Paul renonce à s’évader durant la « marche de la mort » ne voulant pas la laisser en danger derrière lui. Elle ne voulait pas le suivre parce qu’elle avait l’espoir de retrouver son frère également déporté. C’est avec difficulté que Paul l’a effectivement retrouvé au camp de Gleiwitz où nous nous sommes arrêtés avant notre embarquement sur les trains.
Lui-même évoque cette idylle avec cette jeune-fille, ce qui m’autorise à en parler et à dire combien nous étions tous émus par l’amour de ces deux jeunes gens.
Cette histoire très romantique nous montrait que, même au camp, il y avait place pour des sentiments purs et désintéressés. Elle apportait à chacun d’entre nous, une part de rêve qui faisait tellement défaut dans notre vie misérable.
Lorsqu’en janvier 1945 l’Armée soviétique approchant d’Auschwitz, nous fûmes tous poussés sur la route dans une longue marche forcée vers l’Ouest, il n’hésita pas à prendre le risque de sauter du wagon avec un de ses camarades dans l’espoir de se cacher jusqu’à l’arrivée des soldats russes. Il savait pourtant que s’il était retrouvé par les SS ou dénoncé par des habitants de la région, il serait abattu sur place. Après quelques jours d’errance et de danger dans la zone des combats, il a été libéré.
Il avait ainsi échappé à un transport de plusieurs jours en wagon découvert, par un froid glacial, au cours duquel beaucoup de déportés sont morts, de faim et d’épuisement. Cette évasion, jugée trop risquée par la plupart, lui a permis de réduire de quelques mois sa déportation, pendant lesquels le typhus et la faim ont provoqué la mort d’un grand nombre de déportés, très peu de temps avant la fin de la guerre. Là où certains ont hésité et renoncé, il avait eu l’instinct de se dire « j’ai une chance, maintenant, tout de suite, je dois la saisir ».
Le récit de Paul ne s’arrête pas à la libération et à son retour.
A peine arrivée en France, il avait eu la douleur d’apprendre que son père était mort à l’hôpital de Revel peu après la déportation de sa femme et de ses enfants.
De ses difficultés dans les années qui ont suivi, de sa volonté d’apprendre et d’entreprendre, il parle peu. C’est pourtant un long et difficile parcours qu’a été le sien, se retrouvant en France sans famille, sans relation, sans argent, sans formation professionnelle ni diplôme.
Il ne dit pas combien il lui a fallu d’énergie et de courage pour s’intégrer dans un pays qu’il ne connaissait qu’à travers la vie d’une petite ville.
Après avoir suivi une formation d’ingénieur qu’il termine dans un établissement de l’ORT, il y est resté quelques années comme professeur. Très apprécié, il aurait pu y faire carrière. Mais conscient de ses capacités, il souhaitait trouver un emploi où il puisse avoir des responsabilités. Engagé dans un petit atelier comptant une vingtaine d’ouvriers, il est devenu rapidement associé de cette affaire, avant d’en être chef de cette entreprise.
Lorsqu’il a vendu trente ans après, regretté de tous, cette usine employait 300 ouvriers et se trouvait parmi les plus modernes et importantes dans son domaine.
Ce n’est pas sans une certaine nostalgie qu’il a renoncé à se séparer de ce qu’il avait créé au cours de ces années de travail avec une équipe qui lui était très attachée, mais il songeait à sa famille et tenait à servir des causes essentielles pour lui, auxquelles il n’avait pu jusque-là se consacrer comme il l’aurait souhaité.
C’est au sein de l’Association France-Israël, dont il devint vice-Président qu’il œuvre maintenant pour l’amitié entre ces deux pays, conciliant ainsi l’amour qu’il porte à son pays d’adoption, la France, et sa foi en Israël, où il avait été tenté de s’installer au retour de sa déportation.
Mais davantage encore, c’est l’entretien de la Mémoire de la Shoah et de la déportation qui accapare son temps : déjà actif dans diverses associations d’anciens déportés, il témoigne de plus en plus souvent dans des établissements scolaires pour que les nouvelles générations, qui n’ont pas vécu ces événements, prennent conscience et sachent ce qui s’est passé en tirent la leçon.
De ces rencontres avec les jeunes, il tire lui-même une grande richesse car il sait retenir leur intérêt, susciter leur émotion et nouer avec eux des relations de confiance et d’amitié très exceptionnelle. C’est là une tâche éprouvante et difficile, car il s’agit pour tout ancien déporté, de parler d’un passé resté très douloureux et de trouver le ton juste, pour évoquer des réalités atroces, sans traumatiser de jeunes esprits.
Comment parler d’événements qui paraissent nécessairement très lointains, alors que la télévision montre chaque jour en direct tous les conflits et drames de la planète ?
Comment faire comprendre aux élèves la spécificité de la Shoah et les aider à en tirer une leçon qui s’inscrive dans le présent, sans pour autant banaliser le passé ?
La sobriété et l’authenticité du récit de Paul Schaffer lui confèrent une émotion particulière. Le message qu’il transmet n’en acquiert que plus de prix.
On ne peut douter que, comme auprès des enfants auxquels l’auteur s’est si souvent adressé, Paul ne trouve auprès de ses lecteurs la même sympathie et la même connivence.
Aux uns et aux autres, il donne l’exemple d’un jeune homme qui a su résister au malheur, aux humiliations et aux souffrances de la vie concentrationnaire pour rester un être humain.
De l’image qu’il donne des anciens déportés, de la confiance en l’humanité qu’il a su garder, qu’il soit remercié.
SIMONE VEIL
Lettre de Serge Klarsfeld
L’ouvrage de Paul Schaffer trouvera certainement son public, un vaste public et de préférence, un public de jeunes.
En dépit des décennies qui se sont écoulées, P.S. a écrit un livre de jeune pour retracer ce parcours extraordinaire du XXe siècle d’un garçon né et élevé à Vienne selon les critères d’une excellente éducation juive autrichienne, puis adolescent projeté de la France rurale du Sud-Ouest dans l’enfer concentrationnaire de Birkenau, privé à jamais de son père, de sa mère et de sa sœur.
Le miracle de cette lecture tient à la sincérité de Paul : c’est à elle que l’on doit d’être pris par la main par Paul, dès les premières pages et faire le chemin, tout le chemin sans lâcher cette main et en regardant ce qu’il a vu avec ses yeux.
Sincérité, intensité, pudeur, sensibilité caractérisent Paul, qui a traversé tant d’épreuves en conservant toujours une dignité innée et renforcée encore dès la plus tendre enfance par un milieu familial empreint de l’humanité la plus chaleureuse.
Paul a connu les mauvais traitements par les policiers autrichiens, allemands, par les gendarmes français, par les SS, par les kapos, mais ne s’est jamais abaissé au rang bestial que les nazis voulaient lui faire atteindre.
La haine n’a pas dévoré son cœur et lui a permis de construire une vie familiale et professionnelle heureuse et créative, tout en assumant pleinement ses responsabilités de déporté rescapé, en particulier sur le plan pédagogique.
Les récits d’anciens d’Auschwitz appartiennent en réalité à une catégorie qui n’existe pas encore : celle de récits de voyageurs interplanétaires qui décriront les êtres et les mondes qu’ils auront visités. Les survivants d’Auschwitz sont les seules à être revenus d’une autre planète, une planète terrifiante, la planète Auschwitz. Parmi ces survivants, ceux qui ont le courage de témoigner nous aident à entrevoir ce que fut cette planète, qui restera encore longtemps à explorer. Merci Paul Schaffer.
Ce récit est le témoignage de ma vie et plus particulièrement de ma
Déportation.
Durant de nombreuses années, j’ai raconté dans des écoles et des lycées, l’essentiel de mon vécu. L’intérêt et l’attention soutenue, que ces jeunes ont manifesté, ainsi que les lettres et dessins reçus par la suite, m’ont incité à tenter l’aventure de l’écriture.
Mon souhait, téméraire peut-être, serait que mon récit soit joint au livre d’histoire scolaire, afin de compléter les connaissances des élèves et perpétuer la mémoire de cette triste période.
à mon petit-fils ADRIEN-BENJAMIN,
Pour qu’il connaisse mieux ses racines et s’en inspire !
« L’INTELLIGENCE SANS MEMOIRE EST COMME UNE FORTERESSE SANS REMPART » !
PROLOGUE.
Seule l’écriture peut préserver la mémoire de l’indicible et faire retentir l’écho du message, au-delà de la vie des témoins. Avec leur disparition une source inestimable sera tarie.
Le récit est le moyen incontestable pour contribuer à sauvegarder la vérité de ce que furent nos souffrances, nos humiliations et nos espoirs.
De protéger aussi d’un irréversible oubli, toutes les victimes à qui il n’a pas été permis d’accomplir le cycle de la vie.
Cela exige de faire resurgir des souvenirs douloureux que j’aurais aimé garder au plus profond de moi-même. Ils sont gravés dans ma mémoire, comme le numéro de matricule sur mon bras, marque indélébile d’Auschwitz.
Si l’écho de nos voix faiblit nous périrons.
Paul Eluard
MON ENFANCE A VIENNE
Il faisait froid et la neige recouvrait les rues de Vienne quand dans la nuit du jeudi 27 novembre 1924, seize mois après la naissance de ma sœur Erika, le Docteur KOCH, notre médecin de famille et une sage-femme délivraient ma mère de son second bébé. Le médecin la félicita et lui dit que son enfant avait l’apparence d’un bébé de huit jours. Elle en fut très fière. Elle avait alors vingt-trois ans.
Les médecins font probablement souvent ce compliment aux jeunes accouchées.
Mon grand-père maternel était mort deux années avant ma naissance. J’ai hérité tout naturellement de son prénom Paul, « Pessach » en hébreu, «Pâques ». La traduction anglaise « Passover » me convient mieux (Passer par-dessus.) Nombreux furent les obstacles que j’ai du surmonter durant mon adolescence!
Ma mère me parlait souvent avec admiration de son père. A telle enseigne que je m’étais fait de lui une image d’un homme fort, grand et surtout très sage. Une des anecdotes qu’elle m’a racontées, parmi tant d’autres m’a particulièrement impressionnée. C’était l’importance qu’il attachait à l’enseignement et à la connaissance.
Mon grand-père Pessach, construisait des voies ferrées. Cette profession était rarement exercée à l’époque par un juif orthodoxe, surtout en Galicie, sous l’Empire austro-hongrois. Son métier le contraignait d’aller d’étape en étape à travers les différentes contrées, avec ses ingénieurs et techniciens pour diriger les travaux.
Sa famille l’accompagnait dans ses pérégrinations, ainsi qu’un précepteur pour ses nombreux enfants.
Il refusait de les payer avec de «vulgaires» billets de banque, estimant que seules les pièces d’or, encore couramment en usage, étaient symboliquement dignes de rémunérer ceux qui transmettaient leur savoir à ses enfants.
A Vienne, notre vie quotidienne, était réglée au rythme du shabbat et des jours fériés. Dès le jeudi, en prévision du vendredi soir, ma mère et ma grand-mère s’activaient à la cuisine, préparant plusieurs sortes de gâteaux, ainsi que la «'halah», pain natté garni de graines de pavot, qu’on mangeait avec la fameuse carpe farcie et la classique poule au pot. Le goût ineffable des pâtisseries de ma mère me fait encore saliver
· Abraham et Sarah, en changeant leurs noms, changèrent également leurs destins aujourd’hui et je ne résiste pas devant un Stroudel aux pommes et autres friandises. Les odeurs spécifiques de tous ces plats, préparés pour le vendredi soir, début du shabbat* et l’atmosphère sereine qui régnait à la maison, je ne les ai plus jamais retrouvées…
Les carpes** provenaient principalement du Danube, dit bleu. Enfant,
je faisais de gros efforts pour voir la couleur bleue de ce fleuve. Il me paraissait énorme, mystérieux, tout sauf bleu.
Réunis autour de la table familiale, l’ambiance était chaleureuse.
Il me reste de ces vendredis soirs un souvenir de fête, répétée et attendue. A la fin du repas, ma mère entonnait d’une voix mélodieuse des chants en hébreux dont nous reprenions les refrains en chœur. Elle possédait un vaste répertoire de chansons du folklore juif, auquel s’ajoutaient quelques airs composés par mon grand-père Pessach. Je les garde toujours en mémoire et les chante avec un plaisir teinté de mélancolie, spécialement durant les fêtes de Pâques, accompagné par ma femme et ma fille.
Tout près de notre appartement viennois s’étendait un parc, divisé en plusieurs squares. Ma grand-mère m’y emmenait presque quotidiennement. Un jour, bavardant avec ses amies elle m’a perdu de vue, affolée elle se mit à ma recherche. Inconscient de la frayeur provoquée, je me trouvais au bord d’un bac à sable les mains dans le dos, observant avec envie les enfants en train de s’amuser. J’aurais tant aimé me mêler à leur jeu, mais je ne voulais pas me salir et détestais surtout avoir du sable dans les chaussures.
Ma petite enfance est intimement liée à ce parc. Je suivais quotidiennement les grilles qui l’entouraient pour me rendre à l'école. Durant les hivers, longs et rigoureux, dans un de ces squares, une patinoire était aménagée et au son d’une musique typiquement viennoise, je patinais avec ma sœur et nos amis. Vienne sous la neige, nos luges glissant le long des rues en pente, nos nez, nos oreilles et nos joues rougis par le froid, sont les images insouciantes et joyeuses de ces douces années.
* Dans la religion juive, le jour commence la veille au soir, en vertu du premier chapitre de la Genèse qui se termine par cette phrase :
“ Le soir se fit, le matin se fit, un jour”.(Genèse)
La journée biblique me parait logique.
**La consommation de carpes dans les pays de l’Europe centrale s’explique probablement par le fait, particulièrement vrai pour l’Autriche, de ne pas avoir de territoires donnant accès à la mer. L'élevage de ce poisson d’eau douce était facile et bon marché.
J’étais un petit garçon choyé, aimé, entouré essentiellement de femmes : ma grand-mère, ma mère, sa jeune sœur Clara âgée de seize ans étudiante, habitait à la maison et ma sœur Erika. Mon père, agent d’assurances, partait tôt le matin et rentrait généralement tard le soir. Souvent je dormais déjà.
Maman étant la seule à ne pas céder à mes caprices, aussi je la trouvais bien sévère. Elle était pourtant douce, affectueuse et même espiègle. Souvent je l’entendais rire aux éclats avec ses amies.
A trois ans, je ne me voyais pas grandir et il me semblait voir ma grand-mère devenir de plus en plus petite. Il est vrai qu’elle n’était pas bien grande. J’en ai conclu que c’était elle qui bientôt allait atteindre ma taille et non l’inverse...
Un jour j’ai cassé un bibelot auquel ma mère tenait beaucoup. Je m’attendais à une fessée bien méritée. Pour la dissuader, je lui dis gravement:
-“Tu verras quand moi je serai grand et toi petite, comme les fessées font mal !”-
Désarmée elle s’est mise à rire et me serra affectueusement contre elle !
Parfois pour s’amuser, avec une sévérité feinte, elle faisait mine de chercher une canne pour me « corriger ».
De toutes mes forces je protestais :
-«Non ! Pas avec la mienne» ! –
Nous en avions plusieurs à la maison, mon père en utilisait une suite à sa blessure de guerre. De plus à l’époque les cannes étaient à la mode.
La mienne, sculptée d’Edelweiss, était un souvenir rapporté de vacances passées à Worochta, petit village de montagne dans les Carpates, station de sports d’hiver connue, où papa était né. J’avais à peine quatre ans lorsque mon père et moi avions fait ce long voyage. Plus de vingt heures de train pour nous rendre chez les parents de mon père. Attenant à la ferme de mes grands-parents, se trouvait une écurie, parmi les chevaux il y avait un poney. Je le montais chaque jour et m’y suis passionnément attaché.
Lorsqu’il fallut rentrer à la maison, je n’ai pas voulu le quitter. Pour calmer mes pleurs on me promit qu’il serait dans notre train et que je le retrouverais à Vienne. Cela n’était évidemment pas vrai. Ce fut là ma première grande déception. J’avais fait confiance aux grandes personnes et j’avais été trahi. Longtemps, j’ai rêvé de ce compagnon de jeu si docile.
Il me reste de ce séjour une photo, jaunie par les ans. Je suis assis sur les genoux de mon père devant une meule de foin, dans un champ appartenant à mon grand-père. Depuis, j’ai gardé un attachement tout particulier pour la montagne qui me rappelle Worochta. J’aime le calme que l’on y trouve et les odeurs de la nature préservée.
Le moment de ma scolarisation arriva à l’âge de cinq ans, un peu trop tôt à mon gré. Un maître venait aussi à la maison pour m’apprendre à lire l’hébreu.
Mon instituteur Rudoph Tretter, au visage rond et jovial, m’aimait beaucoup. Un jour nous devions terminer un exercice d’écriture par des petites croix. J’ai refusé de les faire !
Surpris et mécontent de mon obstination, il me demanda :
«Mais enfin Paul, pourquoi ne veux-tu pas faire de croix ? » –
« Parce que les juifs n’ont pas le droit de dessiner des croix ! » -
Cette réponse était inspirée par des propos de ma grand-mère que j’avais certainement mal interprétés.
Quelque temps plus tard, lors d’une réunion de parents, il a félicité ma mère, disant que j’écrivais déjà comme un grand. Toute fière, elle a raconté mes prouesses à ses amies sans prendre garde à ma présence. Le résultat fut désastreux ! J’en ai conclu, puisque j’écris comme un grand, je n’ai plus d’efforts à faire, seules les leçons qui m’intéressaient faisaient objet de mon attention. Mes parents et Monsieur Tretter furent très contrariés par ce brusque changement, sachant que je pouvais obtenir de bien meilleurs résultats. Depuis, la mention « peut mieux faire » figurait souvent sur mes devoirs !
Un jour, ma mère souffrante était restée alitée. Je lui demandais ce qui lui ferait plaisir :
-« Je mangerais bien une orange, me répondit-elle. »
Il n’y en avait pas à la maison, je suis vite allé chez notre marchand pour en acheter. Tout en courant, j’en ai épluché une, afin de la lui offrir aussitôt de retour.
Jamais je n’oublierai le regard plein d’amour qu’elle eut pour son petit garçon. Ce n’est que devenu adulte que j’ai compris combien ce simple geste a pu tant l’émouvoir.
Durant des heures je jouais sagement avec un véritable trésor amassé dans une caisse. Un invraisemblable bric-à-brac fait de bouts de ficelles, fil de fer, morceaux de bois, de clous, de vis, d’écrous... tous destinés à être jetés et que j’avais précieusement récupéré.
Auprès de mes proches je m’étais fait une réputation de « bricoleur » ! Un jour Madame Farb, notre voisine, veuve de guerre, crédule et surtout un peu avare, m’a demandé.
- « Paulchen, (petit Paul) mon réveil ne fonctionne plus, pourrais-tu le réparer ? »
- « Oui bien sûr, donnez-le-moi ! »
Devant mon aplomb elle me l’a imprudemment confié. Le démonter fut chose facile, le reconstituer, impossible ! Tout penaud, je le lui ai rendu en pièces détachées.
Furieuse elle alla se plaindre auprès de ma mère qui bien entendu prit ma défense et lui dit avec un sourire qu’elle avait du mal à dissimuler :
-«Mais enfin, comment avez-vous pu croire que Paulchen arriverait à réparer votre réveil ? C’est un enfant ! » -
Le travail scolaire devenait plus ardu. Pour faire plaisir à mes parents j’essayais de m’appliquer davantage. Quand les notes étaient mauvaises, je profitais du manque de sévérité de mon père pour lui glisser le matin mon bulletin à signer, juste avant son départ. Régulièrement il me disait :
-«Tu ne perds rien pour attendre ! Nous verrons cela ensemble ce soir » !
Mais je savais qu’à son retour, il ferait semblant d’avoir oublié…Il me punissait rarement. Il laissait les soins de l’éducation de ses enfants à Maman, lui faisant entièrement confiance, sachant combien elle était efficace.
Nos dernières vacances à Worochta nous les avons passées en 1933.
De mon grand-père paternel Jakob je conserve le souvenir d’un homme âgé, souvent assis au bout de la table de la grande pièce qui servait de salle à manger. Durant de longues heures il était penché sur de volumineux livres, étudiant le Talmud, tout en se caressant machinalement la barbe. De temps en temps il me pinçait gentiment la joue et me prenant sur ses genoux, me posait des questions pour vérifier mes connaissances en hébreu. Cela m’intimidait et j’avoue avoir tout fait pour éviter cette situation !
Ma grand-mère Feiga était une femme mince et énergique. Elle s’activait durant une partie de la journée dans son épicerie qui jouxtait la maison, tout en s’occupant de faire la cuisine, pour ses enfants et une ribambelle de petits-enfants.
Son échoppe, était un « Bazar » comme il en existe encore de nos jours dans les campagnes. Dans les rayons chacun pouvait trouver son bonheur. Cela allait de l’épicerie au fil à repriser, jusqu’aux grandes pièces de cuir vendues au détail pour le ressemelage des chaussures.
Un coin faisait la joie des enfants du village : il y avait là une épaisse plaque en bois percée d’un grand nombre de trous, recouverte d’une jolie feuille de papier fleurie. Dans chaque trou se trouvait une boule de couleur différente. En perçant le papier à l’aide d’un tube, on la retirant et suivant sa couleur on avait droit à des bonbons, du chocolat ou toute autre friandise !
Au sous-sol du chalet il y avait un cordonnier et comme la plupart des hommes religieux il avait une barbe qui le vieillissait. Il m’impressionnait parce qu’il avait un pied-bot. Je n’en avais jamais vu auparavant. J’admirais l’habileté avec laquelle il savait remettre en état des chaussures tellement usées. Souvent les plus pauvres qui n’en possédaient qu’une seule paire les attendait patiemment pour repartir. Durant ce temps les discussions allaient bon train et se terminaient parfois par l’interprétation d’une sentence du Talmud, ce qui me laissait supposer que ce cordonnier et ses clients étaient érudits.
De ma famille paternelle je me souviens particulièrement du frère cadet de mon père, Max, grand gaillard s’occupant de la ferme. Pour aller à la Synagogue le samedi, il prenait sur ses épaules son petit-neveu venu de Vienne, pour qu’il ne salisse pas ses chaussettes blanches et ses chaussures vernies, dans la boue d’une rue non asphaltée. Il avait de nombreuses sœurs, elles étaient toutes mariées et avaient plusieurs enfants chacune, sauf la plus jeune, Dora qui était célibataire.
Qu’elles étaient belles les familles d’antan !
Malheureusement je ne connais même pas leurs noms et j’ignore quel fut leur sort durant la tourmente.
Elles ont été probablement englouties avec des milliers d’autres. Anéanties comme toutes les communautés de ces villes et villages, emportant dans l’au-delà leurs cultures, leurs usages et leur irremplaçable humour.
Il ne reste aujourd’hui, que le mémorial de la vallée des communautés disparues, où les noms de toutes ces villes d’Europe sont burinés dans les pierres de Yad Vashem à JERUSALEM.
De la famille de ma mère ont survécu tante Klara, très âgée, qui vit en Floride. Deux cousins, dont Max, épargné après plusieurs années passés dans des camps de concentration et Bert qui se trouve en Californie. Ironie du sort,son frère aîné Paul, soldat dans l’armée américaine est mort lors du débarquement des alliés sur les plages de Normandie.
Une de mes passions était le football. Mes amis et moi étions de fervents supporters de l’excellente équipe juive, “Hakoah”. De fréquents heurts entre le public et les équipes adverses se produisaient durant les rencontres. Invités en 1933 pour une compétition aux États-unis, presque la moitié des joueurs a choisi d’y rester. Judicieuse décision à la lumière des événements que connut l’Europe par la suite.
Comme la plupart des jeunes enfants je mentais et recevais de temps à autre de mémorables fessées ! L’une d’elle m’est restée particulièrement en souvenir. J’avais alors dix ans, au moment de la fête de «‘Hanoukka» qui dure huit jours. On offrait fréquemment aux enfants une toupie. * Dès le premier jour j’ai perdu la mienne. Dépité, avec l’argent de ma tirelire et sans permission, j’en ai acheté une autre. Le lendemain, en jouant sur le parquet, en présence de ma mère, ma toupie neuve a roulé sous un meuble où se trouvait celle perdue la veille. Mal à l’aise avec mes deux toupies en main je regardais Maman. Surprise, elle m’a demandé :
- « Tiens, tu as deux toupies maintenant ? »
- « Oui, Samy m’a offert la sienne ! »
- « Il est très gentil ton ami Samy, alors lui n’a plus de toupie ? Je ne te crois pas, dis-moi la vérité ! » -
Je rougissais facilement et mon mensonge me rendait cramoisi.
La punition fut sévère. Après tant d’années avec attendrissement j’y
pense encore. Je n’ai plus jamais menti !!!
Peu de temps après, ma mère m’expliqua avec beaucoup de sagesse :
-«Il est interdit de mentir, mais nul ne peut t’obliger de tout dire » !
Il m’a fallu du temps pour assimiler ce conseil qui me semblait être en contradiction avec son éducation et comprendre le bien fondé de cette recommandation.
Tout bascula en mars 1934. Il y a eu d’abord une longue coupure d’électricité, annonçant l’insurrection déclenchée par le chancelier Dollfuss. Suivie d’une guerre civile qui dura plusieurs jours avec son cortège de morts et d’arrestations et se termina par la victoire du chancelier. Il imposa un régime autoritaire, remplaçant celui du parti socialiste qui gouvernait le pays depuis la défaite de 1918 et la dislocation de l’Empire austro-hongrois.
L’antisémitisme des Autrichiens, toujours latent et fort répandu, se manifestait brutalement d’une façon plus ostensible. L’influence de l’Allemagne où les nazis avaient pris le pouvoir en 1933 contribua largement à cette évolution.
Dès lors je fus confronté au racisme. A l’école, durant les récréations les querelles entre les élèves étaient de plus en plus fréquentes et violentes.
*Sur chacune des quatre faces de la toupie figurent les lettres hébraïques : “N G H C” signifiant : Un miracle s’est produit là- bas. (Jérusalem) !
L’origine de «Hanoukka» remonte à la guerre contre Antiochos IV nommé Épiphane, qui avait détruit le temple à Jérusalem et profané l’autel. Sous la conduite du Grand Prêtre Mattathias et ses cinq fils, appelés les “Maccabées”, une guerre victorieuse fut menée contre Antiochos. En reconquérant le temple, une petite fiole d’huile “pure”, fut retrouvée, juste suffisante pour servir un seul jour. Par miracle cette faible quantité d’huile a permis de garder une flamme allumée dans le Temple reconquis pendant 8 jours, le temps nécessaire pour préparer une nouvelle quantité d’huile.
Pour marquer cet événement, on allume dans un chandelier à huit branches durant les huit jours de
cette fête, tous les soirs une lumière supplémentaire.
Mon professeur d’allemand, le Docteur Siegel, * ne me pardonnait aucune faute de syntaxe. A la moindre erreur pour me corriger, en ricanant il m’attrapait par l’oreille et me soulevait de mon siège en imitant l’accent yiddish. Cette façon de parodier l’accent juif était largement répandue.
Les rares moments de bonheur dans cette école, je les dois à ma maîtresse de français. C’est un peu par paresse que j’avais choisi le français comme seconde langue. Ma sœur l’étudiait déjà depuis un an et je savais pouvoir compter sur son aide pour faire mes devoirs.
Madame Sylvestre était jeune, belle et coquette. Durant les cours elle portait souvent un chapeau. L’un d’eux avec un pompon, me fascinait et la rendait à mes yeux plus séduisante encore. En fait j’étais amoureux et elle s’en était certainement aperçue ! Cela devait certainement l’amuser et la rendre plus indulgente à mon égard.
A ma grande joie, elle me fit cadeau d’un petit livre de chansons françaises, dans lequel j’ai appris entre autre :
« Marlborough s’en va-t’en guerre…
Pour lui faire plaisir je m’appliquais à bien travailler, sans imaginer qu’un jour le français me serait si utile.
Plus tard en Belgique, j’ai revu des pompons sur les képis des soldats belges. Ils m’ont fait penser à ma jolie Madame Sylvestre.
La petite histoire raconte qu’un roi ayant surpris un garde endormi, avait imposé cet ornement à ses soldats afin de les tenir éveillés.
En 1936, j’avais alors douze ans, avec un groupe de jeunes sionistes, nous avons participé à la commémoration annuelle de la mort de Théodore HERZL, journaliste et écrivain, il avait suivi le procès du Capitaine Dreyfus à Paris et face à cette flagrante injustice, le sionisme “politique” est né sous son impulsion. Herzl est mort d’épuisement à l’âge de quarante-quatre ans. Il avait consacré sa vie à la cause sioniste, s’y était donné corps et âme dans l’espoir qu’un jour son idéal deviendrait réalité ! Un de ses livres prémonitoires s’intitule :
« ETAT JUIF »
dans celui-ci figure la phrase :
« Si vous le voulez, cela ne sera pas un rêve »
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*Aussitôt après l’annexion, ce professeur, comme beaucoup d’autres autrichiens, se mit à exhiber sur le revers de son costume, l'insigne du parti fasciste “NSDAP”, dont il était membre bien avant l’annexion. Le terme NSDAP signifies :
« Natioal- Socialistische Deutsche Arbeiter Partei. »
Au retour du cimetière nous avons été agressés par une bande de jeunes fascistes. Malgré nos cris et nos appels, personne ne s’est porté à notre secours. Les gens se détournaient ostensiblement, poursuivant leur chemin.
Durant les années 1934-38, en raison du sentiment d’insécurité, je n’étais pas autorisé à m’éloigner trop loin de la maison. Mon univers se bornait à notre quartier. Cependant nous n’avions pas abandonné nos promenades en famille dans la “Haupt-allee” (allée principale) du “Prater” tant réputé, où nous prenions des goûters aux terrasses, buvant du chocolat chaud, coiffé d’un dôme de crème chantilly accompagné de pâtisseries viennoises.
Dans les kiosques, des orchestres jouaient les éternelles valses de Strauss et des mélodies classiques, comme le “Liebesleid” de Fritz Kreisler. Aujourd’hui, ces images me font penser à quelques vieux films muets se déroulant au ralenti dans une atmosphère surannée.
Notre grande joie à Erika et moi était de faire un tour dans les wagonnets du “Riesenrad”, la grande roue, d’où nous pouvions admirer la ville. A Paris une roue semblable a été installée dans les jardins des Tuileries, et en passant devant elle immanquablement me reviennent à l’esprit mes joies enfantines.
Les dimanches d’été, je jouais au ballon avec des amis, sur le “Überschwemmungsgebiet” ; immense terrain sur l’une des rives du Danube où se déversent les crues occasionnelles du fleuve. Ou sur les bancs du square, face à notre maison, durant des heures se sont disputées d’innombrables parties d’échecs, mon jeu favori !
Plus tard sur ces mêmes bancs étaient inscrit:
Une année avant l’annexion, un haut fonctionnaire, ami intime de mes parents est venu nous annoncer sa démission et son départ pour la Palestine. En nous quittant, il nous a fait part de ses inquiétudes pour notre avenir! Mon père, militant sioniste, a tout naturellement approuvé son émigration, mais a trouvé son pessimisme excessif !
Souvent je me suis interrogé sur la passivité de mes parents. Pourquoi n’ont-ils pas eu, eux aussi, l’idée de quitter ce pays dès 1934 ?
Faut-il pour devenir volontairement émigrant être très courageux ou très malheureux ?
Pourtant Adolf Hitler dans son livre “Mein Kampf” annoncent avec précision la doctrine nazie. Ses funestes projets auraient dû éveiller nos consciences et nous alarmer. Or, ni notre communauté ni les démocraties européennes n’ont voulu voir s’approcher le danger. L’incapacité humaine d’imaginer les horreurs qui suivirent est la seule explication possible de cette apathie ou la politique- commode- de l’autruche.
La date de la cérémonie de ma Bar-mitsva approchait. Chaque jour en rentrant de l’école j’avais une leçon d’hébreu. Ma grand-mère était toujours là, discrète, dans un coin de la pièce, attentive à l’enseignement que je recevais. Ma majorité religieuse fut célébrée à la synagogue un samedi matin en novembre 1937. Très timide, j’avais la hantise de faire des fautes durant les prières, mais ce que j’appréhendais le plus, c’était le discours d’usage que je devais tenir après. Devant les visages rayonnants de mes parents et de ma grand-mère, je compris à mon grand soulagement que j’avais bien passé ces épreuves.
Ce qui m’a fait plaisir c’était de voir ma grand-mère si réservée d’habitude, rayonnante de joie et de fierté. Je savais que j’étais son petit-fils préféré ! Elle me bénissait souvent, mais ce jour là, elle le fit avec une ferveur toute particulière !
Plus tard seulement j’ai pris conscience et réalisé l’importance de ses bénédictions.
Parmi les classiques cadeaux reçus, il y avait de nombreux livres, plusieurs stylos, quatre jeux d’échecs, un jeu de Ping-pong et surtout la montre tant désirée et promise par ma grand-mère !
Attendre une montre durant des mois, voir des années et la garder précieusement toute sa vie, paraît aujourd’hui dérisoire. La génération « Swatch » a désacralisé ce cadeau classique des grands-parents.
Ma grand-mère tient une place particulière dans ma vie et dans ma mémoire. D’une tendresse sans limite à mon égard, elle semblait fragilisée par son âge. Je lui ai toujours connu un regard triste et son histoire l’était aussi.
Restée orpheline à seize ans après un « pogrom ». Cette agression fréquente, tolérée par le régime tsariste. Les cosaques à cheval, armés arrivant en horde, pillant, violant les femmes et mettant le quartier juif à feu et à sang.
Elle a été recueillie par un oncle acariâtre, qui l’obligea à épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle et de surcroît malade. Il mourut peu de temps après leur union. Courageusement, elle s’enfuit pour rejoindre une autre parente dans un village voisin. Là, un jeune veuf père de deux enfants lui a été présenté. C’était mon grand-père Peissach. Ils se sont plu dès leur première rencontre, simplement il lui dit de cesser de se tourmenter et lui a demandé de devenir sa femme. Cette seconde union lui apporta enfin un vrai foyer et le bonheur. Ils eurent trois fils et quatre filles s’ajoutant aux deux enfants qu’avait déjà eu mon grand-père de son premier mariage. Cela donna une très belle famille et de nombreux petits-enfants.
Comme une tornade, trois mois après ma Bar-mitsva, le 12 mars 1938, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie nous a submergée, mettant fin à notre vie tranquille.
A la radio mon père et moi suivions avec une attention soutenue le déroulement des événements, notamment le voyage à Berchtesgaden du chancelier Schuschnigg, successeur de Dollfuss qui avait été assassiné en 1934, quelques mois après sa prise de pouvoir.
Dès son retour du "nid d’aigles", Schuschnigg a déployé des efforts considérables pour organiser un plébiscite “pour ou contre” l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne » qu'Hitler exigeait. Les anti fascistes autrichiens ont essayé de le faire échouer. Un grand nombre d’affiches antinazies ont été placardées sur les murs, des slogans ont même été peints sur les trottoirs.
Mais avant que le référendum ne puisse s’exprimer, l’Autriche fut annexée par les nazis.
Quelques jours plus tard les femmes juives furent obligées, munis d’un seau d’eau et d’une brosse de nettoyer les trottoirs et d’arracher les affiches, afin de faire disparaître les traces de ces slogans antifascistes. Cette humiliation organisée dans chaque quartier par la jeunesse hitlérienne et les SA. (Section d’Assaut en chemises brunes) étaient la plupart du temps accompagnée de sarcasmes et de quolibets. Puis furent appliquées les lois interdisant aux juifs d’exercer un grand nombre de professions. Ces fonctions devenues disponibles ont été aussitôt accaparées par des « aryens ». La population semblait s’être parfaitement accommodée de la mainmise des nazis sur l’Autriche.
Beaucoup d’Autrichiens oubliaient sciemment l’importante contribution apportée par leurs concitoyens juifs au développement culturel, scientifique et économique de ce pays depuis le Xème siècle.
La décision bien connue d’Hitler voulant rendre le “Reich” (Allemagne et Autriche) “Judenrein”, c’est-à-dire supprimer la présence de Juifs, y compris les convertis et les enfants issus de mariages mixtes, commençait à être mise en pratique.
Les livres d’auteurs juifs et ceux dont la pensée n’était pas conforme à l’idéologie nazie, furent systématiquement interdits. Par contre les œuvres faisant partie intégrante de la culture allemande et impossible à faire disparaître, étaient alors attribuées à des “Auteurs inconnus”.
Henri Heine (1797-1856) mon poète préféré, devint alors un de ces « Inconnus ». Toutes ses œuvres furent proscrites, à l’exception de la “Loreleisage”, poésie célèbre, apprise dans toutes les écoles et devenue un chant populaire.
Heine maîtrisait la langue française à la perfection. Il a vécu durant de nombreuses années à Paris, où il est enterré.
Les arrestations des juifs et des antifascistes commencèrent aussitôt. Ils furent internés dans le camp de concentration de Dachau, en Bavière, à vingt kilomètres de Munich.
Nous avons commencé à présager le pire, lorsque Madame Friedman, habitant notre immeuble a reçu les cendres de son fils dans une urne, assassiné sous le fallacieux prétexte d’une tentative d’évasion de ce camp.
A l’école, dès le deuxième trimestre, les élèves juifs furent relégués aux derniers bancs de la classe, puis peu après regroupés dans des écoles qui leurs furent réservées avec des enseignants juifs. Le climat ne se prêtait naturellement pas à un travail scolaire normal, nous étions trop perturbés par tous ces événements.
En juillet 1938, à l’initiative de Roosevelt, se tint la Conférence d’Evian. C’est un échec : 32 pays représentés, aucun n’a voulu s’engager à augmenter son faible contingent de réfugiés. « Le Stürmer » journal satirique allemand, spécialisé dans la propagation de la haine contre les juifs, peut titrer : « Juifs à céder à bas prix. Personne n’en veut ».
En 1999 le Canada proposa d’accueillir plusieurs milliers de réfugiés palestiniens, l’offre a été rejetée par les intéressés…
A l’époque une telle proposition aurait été accueillie par les juifs avec empressement.
Mais le plus critiquable était la limitation de l’immigration juive en Palestine, décrétée par la Grande- Bretagne, pays mandataire et édité sous la forme d’un livre blanc.
Hitler a compris qu’il peut désormais faire ce qu’il veut avec les juifs et que personne ne réagira. Mais il fallait un prétexte.
En septembre 1938, que ces anciens ressortissants Polonais ont été emmenés de force à la frontière. Le refus catégorique de la Pologne de les accepter, obligea l’Allemagne bien malgré eux, à les ramener à leur point de départ.
Le 7 novembre 1938, le coup de feu tiré à bout portant contre le secrétaire d’Ambassade Von Rath, à Paris, le lui fournit. C’est un jeune juif polonais, Herschel Grynspan, qui a tiré sur ce diplomate pour protester contre l’expulsion vers la Pologne de 15.000 juifs polonais, dont ses parents, à laquelle les autorités allemandes venaient de procéder, dans des conditions inhumaines.
Dès le 8, avec Goebbels pour maître d’œuvre, un immense pogrom se prépare, destiné à semer la terreur dans la plupart des villes d’Allemagne et d’Autriche.
Le 9 novembre au soir, dès que la mort de Von Rath est connue, le signal est donné. Une centaine de synagogues furent brûlées et saccagées, les magasins et appartements des juifs, pillés et incendiés. Des Bibles, des livres de prières, les œuvres d’Einstein, Freud, Zweig, Thomas Mann et tant d’autres, ont fait l’objet d’autodafé. Quand on commence à brûler les livres on fini par brûler les hommes!
Le nom de la tristement célèbre :“NUIT DE CRISTAL”.“Kristalnacht”
dénomination qui évoque tout naturellement la pureté du cristal, pouvant donner à penser qu’il s’agit de la célébration d’une nuit de fête, est hélas dû au débris des vitres cassées à coup de barre de fer et les vitrines brisées, jonchaient le sol. Tout cela est organisé par les SA avec la complicité des policiers.
C’est la nuit qui annonce le début de l’anéantissement des communautés juives d’Europe.
Elle donna aussi lieu à une nouvelle et importante vague d’arrestations. Mon père fut pris dans cette rafle et libéré après quelques jours. Probablement en sa qualité d’ancien combattant et invalide de guerre.
Les francs-maçons, les socialistes, les communistes, les intellectuels jugés dangereux pour ce régime, qu’ils fussent juifs ou non, furent envoyés dans les camps de concentration. Certains se suicidèrent pour ne pas tomber entre les mains des nazis. Les biens juifs furent confisqués et comble d’ironie les nazis exigèrent de la communauté une amende de 1 milliard de Marks, pour compenser les dégâts commis par les SA, déchaînés.
Dès lors, l’affolement fut à son paroxysme. Nous vivions tous dans la hantise de nouvelles représailles.
En Allemagne et en Autriche les populations ont assisté à ces événements barbares, silencieuses et sans réagir.
Régulièrement la jeunesse hitlérienne, avec férocité et pleine de hargne, défilait dans les rues en chantant à tue-tête :
“Quand enfin le sang juif jaillira de la pointe de nos poignards, cela ira mieux…
Ces paroles ignominieuses de Horst-Wessel, revendiqué par le nazisme depuis 1926, étaient une véritable incitation au meurtre. Aucun espoir n’était plus permis. Le mécanisme prévu par les nazis se mettait progressivement en place. Ce fut ensuite l’escalade dans la violence !
Après avoir évoqué cette lamentable période, j’hésite néanmoins à poursuivre mon récit, me remémorant la réaction que nous avions Erika et moi lorsque mon père, homme de trente ans, beau, grand, aux yeux clairs, nous racontait une fois de plus avec force détails la première guerre mondiale. Sagement nous l’écoutions, mais ce serait mentir de dire que nous étions passionnés. Son histoire nous la connaissions déjà par cœur, pourtant elle était terminée depuis quinze années seulement !
Maintenant, que cinquante-cinq années se sont écoulées et une multitude d’événements importants ont accaparé l’attention du monde, j’éprouve néanmoins à mon tour le besoin de raconter et écrire mon histoire !
La Shoah n’est pas une agression comme toutes celles que les juifs ont souvent connue jusque là, aussi on n’insistera jamais assez sur sa spécificité.
Plusieurs autres raisons encore, et elles sont importantes m’incitent à laisser un témoignage.
La plus crucial est la persistance des négationnistes qui propagent sans vergogne leur infâme propagande, niant la réalité de la Shoah. Diffusant des brochures mensongères, écrites soit disant par des historiens compétents.
Faire comprendre ou essayer d’expliquer les raisons de la réticence de raconter à notre retour l’inénarrable.
Reproche si souvent entendu et devenu avec le temps :
Pourquoi en parler encore et autant, maintenant ?
Maintenir éveillé les consciences pour que jamais de telles horreurs ne puissent se reproduire et que le caractère singulièrement tragique de la Shoah ne puisse être oublié.
A Auschwitz les illusions qu’offrait la civilisation occidentale se sont brisées. Tout ce qui nous semblait jusqu’alors humain, authentique et juste s’est effondré dans l’abîme infernal que constituait ce néant.
Auschwitz signe l’avènement du non-être. Là où l’humain n’a plus de sens !
MA FUITE D’AUTRICHE
Après l’annexion, mes parents ont tenté vainement d’obtenir un visa d’immigration pour un pays qui aurait bien voulu nous accueillir. Nous ne pouvions plus attendre. La « Nuit de Cristal » a précipité notre fuite.
Il ne nous restait qu’une solution possible, le passage illégal de la frontière belge, où se trouvaient déjà des amis viennois. Ils avaient envoyé à Papa un plan détaillé pour le parcours à emprunter. Par chance, mon père réussi à expédier à Bruxelles un conteneur d’effets personnels.
Il était impensable d’entraîner ma grand-mère impotente, dans pareille aventure. Maman confia sa mère à un couple contraint en raison de leur âge avancé de rester à Vienne. Le moment venu, elles se séparèrent le cœur lourd, craignant qu’elles ne se reverraient sans doute plus jamais et que c’était là un adieu.
Ma grand-mère est décédée le 18 décembre 1941 elle a été enterrée au cimetière juif de Vienne, non loin de son mari.
Contrairement aux victimes de la Shoah, elle a une sépulture !
Le 27 novembre 1938, jour de mon 14ième anniversaire, avec des passeports d’apatrides, marqués d’une croix gammée, nous n’étions plus reconnus comme citoyens autrichiens, n’ayant en poche que les 12 $ autorisés par personne, tôt le matin, avec un sac contenant le strict nécessaire, silencieux et tristes, mes parents ont fermé la porte sur un bonheur passé et nous avons quitté Vienne pour ne plus jamais y revenir.
Peu nous importait les biens que nous y laissions. La seule richesse que nous garderions à jamais, serait le souvenir de cette vie de famille douce et heureuse.
Habillés de neuf afin de dépenser le plus utilement possible l’argent que nous n’avions pas le droit d’emporter.
Suivant le plan reçu de nos amis, nous avons pris un train pour Aix-la- Chapelle et de là un tramway pour nous rapprocher le plus possible de la frontière. Nous avons tenté ensuite de franchir la forêt qui sépare l’Allemagne de la Belgique. Très vite notre «expédition» fut interrompue par des douaniers allemands qui nous ont attentivement fouillés. L’un d’eux trouva dans la poche de mon manteau ma collection de timbres. Croyant avoir trouvé une « fortune » que nous tentions de sortir frauduleusement, il se mit à examiner minutieusement chaque timbre de ce qui n’était qu’une collection d’enfant.
Contrit d’avoir emporté ma collection sans l’autorisation de mes parents, je voyais surtout mon père observer cette scène avec inquiétude. Il avait caché sur lui des valeurs et craignait naturellement une fouille plus approfondie ! J’ignorais bien sûr ce détail à l’époque. Cette collection si précieuse pour moi je l’ai récupérée à mon retour des camps. Un jour, lorsque je l’offrirai à mon petit-fils Adrien-Benjamin, je lui dirais combien elle représente une partie de mon enfance.
Relâchés à la tombée du jour, nous avons enfin réussi sans autre anicroche à traverser la frontière belge et prendre dans une petite gare, un train pour Bruxelles. Maman nous a alors distribué les sandwichs préparés à la maison. Stoïquement, malgré ma faim j’ai refusé le mien. Il contenait du saucisson qui n’était pas kasher. La consommation de viande kasher était évidemment interdite par les nazis, étant à présent dans un pays libre je voulais respecter ma promesse faite à ma grand-mère.
La famille Grünblatt, nos amis viennois, nous ont affectueusement reçus, heureux de nous revoir sains et sauf. Leur chaleureux accueil nous a réconforté. Ils disposaient d’un minuscule trois pièces où ils s’entassaient déjà à quatre. Pourtant ils nous ont offert l’hospitalité et dormions sur des matelas à même le sol, le temps de trouver à nous loger.
La plus grande partie des journées se passait dans les rues, le nez en l’aire à l’affût des affiches : «Appartement à louer ». Cela nous a permis de faire connaissance avec cette belle ville, tellement différente de Vienne. Habitués en hiver à un froid sec et à la neige, ici une pluie fine tombait d’une façon presque ininterrompue. Mes chaussures neuves ont fini par prendre l’eau rendant mes chaussettes tout le temps humides.
Enfin nous avons trouvé une petite maison typiquement belge, dans l'agréable quartier d’Ixelles. Avec ardeur, Erika et moi avons déballé le conteneur que mon père avait réussi à expédier juste avant de partir de la maison et arrivé entre temps. Mais à notre entrain se mêlait une profonde mélancolie due à notre nouvelle situation de réfugiés.
Avec le peu de sérénité revenue, nous avons tenté de reprendre une vie relativement normale. Les Belges étaient aimables et courtois, contrairement aux Autrichiens que nous venions de quitter !
Avec ma sœur je découvrais les grands Magasins. Nous étions subjugués par l’étalage des variétés de fruits, particulièrement en hiver: comme les cerises et les
fraises ! Les pommes d’un vert brillant, appelées « granny smith » et surtout des monceaux de dattes, mon fruit préféré, vendues ici au kilo à un prix dérisoire, alors qu’à Vienne, fruit « exotique » on l’achetait à la pièce. J’en ai mangé jusqu’à l’indigestion. L’abondance en Belgique était nettement visible.
Autre découverte attrayante : le cinéma «permanent ». Pour un franc on avait le loisir de voir et revoir un film, alors qu’à Vienne les sièges étaient numérotés et la durée limitée à une seule séance. Trop jeune je n'y suis allé que très rarement. Ici mes parents m’accordaient davantage de liberté.
Le petit garçon à notre départ de Vienne, étais devenu un adolescent.
A la suite d’un concours, j’ai eu la chance d’être admis, dans une école technique, ouvert seulement pour une centaine de jeunes.
Parmi les enseignants, également des réfugiés, se trouvaient des professeurs d’université, qui se montrèrent avec nous, à juste titre, très exigeants. Nos huit heures d’études par jour consistaient à nous donner le plus possible de connaissances en anglais, espagnol et français. Sans oublier la physique, les mathématiques et le dessin industriel.
L’objectif était de nous doter d’une formation aussi éclectique que possible, cette formation devant plus tard nous servir pour des études plus poussées.
Je suis profondément reconnaissant à cette école pour tout l’enseignement reçu durant cette période et qui m’a beaucoup aidé par la suite.
Invitée à Anvers pour son premier bal, Erika, alors qu’elle poursuivait encore ses études, remporta à seize ans un prix de beauté ! Mes parents étaient naturellement fiers, moi je n’étais pas étonné, je l’avais toujours trouvée très belle.
Le 3 septembre 1939, après l’agression de la Pologne, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne. C’était inéluctable.
Jusqu'en mai 1940 le front franco-allemand est resté relativement calme, aucun des belligérants ne prenant l’offensive, cette période fut appelée : « Drôle de guerre ». Le slogan tant diffusé en France à la radio:
« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » !
avait fini par nous persuader que l’armée et l’aviation alliées étaient invincibles.
Ce calme apparent prit fin le 10 mai 1940 lorsque l’Allemagne envahit le Benelux contournant la fameuse ligne Maginot, considérée jusqu’alors comme infranchissable…
Face à notre logement bruxellois se trouvait une caserne de pompiers. Voyant ceux-ci évacuer leurs familles, mes parents ont décidé à leur tour de quitter «provisoirement», Bruxelles. Avec une petite valise chacun, muni du strict nécessaire, pensant partir pour une courte durée, nous nous sommes rendus à la Gare du Midi. Les rues étaient désertes, les sirènes retentissaient de temps en temps, avertissant du survol des avions ennemis, la gare par contre était noire de monde. On se bousculait devant les guichets pour acheter des billets. Mon père, astucieusement, avec de simples tickets de quai nous a fait accéder à un train qui partait pour Paris. Il pensait pouvoir payer les billets en cours de route, mais le train fut détourné de sa direction et aucun contrôleur en vue !
Après plusieurs jours de voyage, l’illusion que notre départ était provisoire s’est envolée.
Alors que nous restions dans l’ignorance de l’évolution de la guerre, notre train avec un millier de réfugiés s’arrêta enfin dans le Sud-Ouest de la France, à environ 50 km de Toulouse, dans une pittoresque petite ville médiévale : Revel, dont l’origine remonte à 1342 et qui comptait alors cinq mille habitants.
C’est là que j’ai eu mon premier contact avec la France.
L’Armistice a été conclu en juin 1940, la France fut divisée en deux grandes zones. Revel se trouva heureusement dans celle «non occupée» par l’armée allemande, sous l'autorité du régime de Vichy avec Pétain comme chef d’Etat.
A la gare, sous un chaud soleil d’été, de nombreux habitants étaient là en curieux. La plupart des femmes vêtues de noir, parlaient avec l’accent du midi un patois qui résonnait à mes oreilles comme de l’espagnol. Parmi ces personnes se trouvait Pauline Sarda. Spontanément elle proposa à mes parents dès notre descente du train, de prendre Erika et moi pour la nuit chez elle, afin de nous éviter de dormir sur la paille, dans les granges réquisitionnées par la mairie pour les réfugiés qui arrivaient en nombre.
En nous rendant à sa maison, nous rencontrons une villageoise qui lui dit sur un ton méfiant :
-«Il paraît qu’il y a beaucoup de juifs parmi les réfugiés ! » -
« La méconnaissance nourrit souvent l’appréhension, parfois même l’hostilité » !
Ce fut un réel choc, nous nous attendions si peu à entendre une telle remarque dans ce lointain Sud-Ouest de la France !
En nous présentant à sa voisine Louise Crayol, Pauline Sarda lui répète ce qu’elle venait juste d’entendre :
-« A ce qu’il paraît, il y aurait des juifs parmi tous ces gens. Est ce possible? »
-« Je ne comprends pas votre frayeur Pauline, vous semblez oublier que notre Seigneur Jésus Christ était juif lui aussi! »
Dès lors nous étions un peu plus à l’aise et ressentions une vive sympathie pour Tata Crayol. Nous l’appelions ainsi comme les nombreuses autres enfants qui l’entouraient. Nos relations devenues plus étroites, je lui ai demandé ce qui lui avait inspiré sa réponse lors de notre première rencontre ? Elle m’expliqua alors, étant catholique fervente tout comme Pauline, elle voulait calmer son inquiétude et tout naturellement ce propos lui était venu à l’esprit.
L’arrivée de ce flot de réfugiés dans ce petit coin paisible de France, où les gens n’avaient certainement jamais vu de juifs, pouvait certes provoquer de la curiosité, mais tant d’inquiétude était quelque chose de tellement affligeante et inattendu.
Tata Crayol est restée durant toute sa vie une amie. Elle était pleine de courage et d’abnégation. Engagée volontaire à dix-huit ans pendant la Première Guerre mondiale comme infirmière, elle soigna avec dévouement un jeune militaire Paul Crayol, très gravement blessé et s’est éprise de lui. Malgré son infirmité, paralysé des pieds à la taille, ils se sont mariés après les hostilités et installés à Revel, où Paul était né. Ils se sont aimés durant vingt-trois ans. Ne pouvant avoir d’enfants, ils en ont adopté trois. Paul était la bonté même, consacrant tout son temps aux personnes défavorisées.
Le couple était apprécié et cité en exemple dans tout le village.
J’ai toujours regretté de ne pas avoir connu cet homme exceptionnel, mort quelques mois avant notre venue ici.
Mes parents après être restés quelques jours dans une grange, Tata Crayol nous a accueillis tous les quatre dans sa petite maison, où nous étions très à l’étroit.
En parlant de nous à ses voisins et nombreux amis, elle a trouvé à nous loger un peu plus tard chez les Brunel. La grand-mère Anna, sa fille Elise et son petit garçon René, âgé de huit ans nous ont vite adoptés. Spontanément ils se sont retirés dans la partie la moins confortable de leur maison pour nous céder les plus grandes chambres.
J’ai rarement rencontré tant de chaleur et de simplicité dans les rapports humains.
Depuis mon retour de déportation, nous sommes allés, ma femme et moi, aussi souvent que possible embrasser Pauline, revoir nos amis les Brunel et assister aux mariages et aux baptêmes des enfants. Quant à Tata Crayol elle s’est rapprochée de ses enfants et petits-enfants qui avaient quitté la région.
Dans la ferme des Brunel, ma vie de petit citadin s’était transformée. J’ai appris à jardiner, à biner, à alimenter la maison de seaux d’eau fraîche venant du puits, à tailler les haies restées à l’abandon depuis le départ à la guerre de Marcellin, le mari d’Élise.
Gentiment elle se moquait de mon français :
-« Tu parles comme une vache espagnole, mais je t’aime bien, va ! » C’est le C’est le petit René qui m’a expliqué ce que voulait dire :
- - « Vache espagnole. »-
Un autre jour alors que je revenais tout essoufflé de ma corvée d’eau, avec la gentillesse qui la caractérisait, s’essuyant les mains sur son tablier, elle me charge de transmettre un message à ma mère :
-«Dis lui d’aller prendre au potager des légumes et des fruits et qu’elle ne se gêne surtout pas ! »
Ma mère ne parlant pas le français, a été ravie de cette aubaine !
Dans un coin de la grange, une bicyclette attendait le retour de son propriétaire. Je la regardais avec envie. Je n’avais pas enfourché de bicyclette depuis mon départ de Vienne. Enfin j’ai osé demander à Élise la permission de l’utiliser :
-« C’est bon, petit, prends là, mais fait bien attention, ne l’esquinte pas, Marcellin doit la retrouver en état quand il reviendra. » -
En ces temps, surtout à la campagne, la bicyclette était presque l’unique moyen de locomotion. Quelle joie, que d’acrobaties j’ai pu faire avec elle !
Tous les soirs j’ai pu ainsi me rendre chez un paysan des environs, pour remplir de lait six bouteilles.
Dans la région le lait servait surtout à nourrir les veaux. Au début fort intrigué, le fermier a finit par me prendre en amitié et m’a dit un jour en riant de bon cœur :
-«Peuchère! Petit, tu en fais quoi de tout ce lait ? Tu ferais bien de manger un morceau de lard et boire un bon coup de rouge » ! -
-« Avec le lait, Maman fait du beurre et du fromage blanc » ! -
Ma réponse le remplit de joie et son rire retentit de plus belle !
Les Brunel, Tata Crayol, Pauline et mes amis paysans, m’ont fait aimer ce coin de France auquel je reste depuis lors fort attaché.
Le temps passé à Revel avec ma famille a été le plus paisible de ma vie « d’exilé ».
Le seul ami de mon âge, Isidore Sperber, habitait Castres, ville située à vingt-huit kilomètres de là. Je l’ai connu avec sa famille le jour où ils furent obligés de prendre la Micheline à Revel pour se rendre à Toulouse. De temps en temps j’allais le voir avec « ma bicyclette. »
Cinquante-six kilomètres par jour était pour moi une réelle performance. Debout, les mains crispées sur le guidon, zigzagant de droite à gauche, comme les coureurs cyclistes, je grimpais les côtes que je descendais ensuite joyeusement et à toute vitesse. Fort heureusement maman ne se doutait pas des mes prouesses sportives ! Quelle aurait-été son inquiétude jusqu’à mon retour !
Au cours de l’année 1941, la plupart des réfugiés de nationalité belge sont retournés chez eux. Seuls les juifs d’origine étrangère et quelques israélites français sont restés à Revel et ses environs.
Après quelques mois d’accalmie, l’administration préfectorale a ordonné le rassemblement dans un camp dit de « famille » des juifs d’origine étrangère. Bien que réticents, nos moyens financiers modestes, nous ont obligés à nous soumettre à cette contrainte. Il nous a bien fallu quitter nos nouveaux amis consternés, et la tranquillité de Revel…
Agde le «camp de famille » promis, se trouvait environ à une centaine de kilomètres de Revel. Emmenés en train, nous y avons été accueillis par des Gardes mobiles en armes. Ils ont séparé les femmes des hommes, les familles ainsi disloqués ont été mises derrière les barbelés.
Agde était d’une répugnante saleté, la promiscuité permanente pénible et déprimante.
De nombreux camps d’internement, destinés aux «étrangers indésirables », avaient été créés en 1938, sous la troisième République. (Le camp d’internement, Histoires de Noé 1993,Eric Malo)
Lors de la guerre d’Espagne après la chute de Barcelone, en février 1939, on comptait plus de 500.000 réfugiés civils et militaires espagnols parqués dans ces lieux. Déjà dans un rapport sanitaire le médecin-chef des camps, le général Péloquin, indiquait que l’on avait dénombré 15.000 morts dus au manque de soins et d’hygiène dans les camps d’Argelès, de St Cyprien et de Barcarès. Ce rapport précisait en outre que :
«Les hommes s'y trouvaient réduits à l’état d’animaux»
Parmi les réfugiés espagnols qui étaient internés à Agde lors de notre arrivée, beaucoup étaient encore diminués et affaiblis par leurs blessures de guerre.
A partir de 1940 ces camps servirent à l’internement des juifs d’où un grand nombre furent déporté dès 1942. Beaucoup de vieillards ou malades y sont morts et enterrés, en particulier à Gurs.
Je cite une phrase des plus significatives d’un professeur d’histoire de l’Université de Toulouse qui a fait une étude sur ces nombreux camps du sud-ouest : (Les Juifs à Toulouse et en midi toulousain au temps de Vichy, 1996 Professeur J. Estebe )
«Il faudrait écrire Gurs, Le Vernet ou Noë comme l’on écrit les défaites militaires : Alésia, Waterloo ou Sedan»
Papa souffrait depuis longtemps d’une bronchite mal soignée, elle s’était transformée en tuberculose. Il a dû, aussitôt arrivé, être hospitalisé à Béziers et ce fut le commencement de l’éclatement si redouté de notre famille.
A dix-sept ans, Erika s’était engagée comme infirmière et accompagnait quotidiennement les malades du camp à l’hôpital. Elle est venue en aide à ceux qui étaient plus malheureux qu’elle, jusqu’au moment ou elle a contracté une hépatite et fut hospitalisée à son tour à Montpellier. J’étais impressionné par son dévouement.
Me trouvant seul dans le camp des hommes et voulant absolument rejoindre ma mère restée également seule depuis l’absence de ma sœur, à la tombée du jour j'ai essayé de me glisser furtivement sous les fils de fer barbelés pour la rejoindre. Rattrapé par un garde mobile me menaçant de son fusil, je me suis trouvé la rage au cœur, frustré, humilié, obligé de rebrousser chemin.
Après quelques semaines affligeantes passées dans ces lieux, ma mère et moi avons enfin reçu l’autorisation de rendre visite à mon père et à ma sœur. Papa très affaibli, malheureux de ne pouvoir nous aider, nous a suggéré de ne plus retourner au camp ! Nous avons suivi son conseil et avons trouvé un hôtel minable, où nous n’étions heureusement pas obligés de remplir une fiche d’identité. C’était important, nous n’étions pas en règle avec les autorités.
Assis sur le lit, ma mère me donna en guise de repas du soir, un morceau de pain. Après quelques bouchées je lui proposais ce qui restait.
-« Je n’ai pas faim. Je suis seulement un peu fatiguée. Mange mon chéri» !-
Lorsque j’ai eu avalé la dernière bouchée, je me suis rendu compte de son pieux mensonge, mais un peu trop tard ! Après tant d’années, il me reste le remord d’avoir manqué à ce point de sensibilité.
De cette chambre, j’ai écrit de mon mieux à Tata Crayol, pour lui faire part de notre situation et lui demander son aide. Chère et précieuse amie, sa réponse ne tarda pas. Elle avait même joint à sa lettre des tickets de pain. En raison des restrictions alimentaires les achats ne pouvaient se faire qu’avec des tickets, son envoi correspondait à la ration mensuelle d’une personne. Les tickets reçus étaient presque plus importants que l’argent.
Elle nous disait avoir fait des démarches auprès de la Préfecture de Toulouse, pour que nous puissions revenir à Revel, se portant personnellement garante de notre famille.
Plus tard j’ai pris connaissance de sa lettre qui traduisait bien sa générosité et grandeur d’âme, un passage me reste en mémoire:
«Mon mari, grand invalide de guerre a fait don de sa vie à la Patrie et vient de mourir. Il aurait eu honte du sort réservé par la France aux réfugiés, venus ici chercher aide et protection! »
C’est grâce à Louisette Crayol que avons pu revenir à Revel au début de l’année 1942, mais cette fois en résidence assignée et surveillée !
Dans un petit appartement, au rez-de-chaussée de la rue Notre-Dame nous nous sommes enfin trouvés de nouveau réunis.
En flânant près de ce nouveau logis, j’entendis le bruit d’une scie électrique. Curieux, je me suis arrêté devant une sorte de remise. Un homme sortit de l’atelier et avec bonhomie me demanda :
- «Tu cherches quelque chose, petit ? »-
Jean Rouanet était ébéniste. Voyant ma curiosité et mon intérêt, il m’amena devant son établi, me montrant de quelle façon on constituait avec des petits morceaux de bois d’essences variées, préalablement découpés, un assemblage en marqueterie. J’étais captivé !
Lorsqu’il m’a proposé de devenir son apprenti, j’ai accepté avec joie. Tout de suite j’ai aimé travailler le bois et l’odeur particulière qui régnait dans l’atelier. Depuis lors j’ai un penchant pour les beaux meubles, bien faits. «Du bel ouvrage » aurait dit Rouanet…
J'ai encore en ma possession un plateau qu’il m’a aidé à réaliser pour l'anniversaire de ma mère, décoré de fleurs en marqueterie de style Louis XVI.
Encore de nos jours, Revel est réputée pour ses copies de meubles de style et ses ateliers reconnus pour leur compétence dans la restauration des meubles anciens.
Mon patron me versait un salaire
de cent francs par mois. Tout fier, je m’empressais de remettre cet
argent à mes parents.
Jean Rouanet était Pétainiste, nos discussions, bien que difficiles, étaient
naturellement animées ! Tout en améliorant mon français, elles me permettaient
d’être au courant du déroulement de la guerre. Souvent je lui tenais tête, mais
à sa manière il m’aimait bien. J’étais « son petit juif ! »
Quand l’Allemagne a attaqué l’Union soviétique j’arrivais joyeusement au travail en affirmant:
- « Ça y est, l’Allemagne va perdre la guerre ! Rappelez-vous les guerres napoléoniennes ! » –
- « Tais-toi, tu n’y connais rien ! »
Il était visiblement agacé !
Catholique pratiquant, bon père de famille, il s’engagea plus tard, pour son malheur et celui des siens, dans la Milice. Il a été arrêté après la Libération et chassé de Revel. Il n’a rien fait pour me revoir après mon retour d’Auschwitz, moi non plus.
Erika, avait également trouvé du travail comme apprentie aide-comptable dans la distillerie «Rayssac & Cie» et donnait des leçons d’allemand à Renée, la fille du docteur Roger Ricalens, médecin de mon père. Plus tard j’ai appris qu’il était résistant. Nous l’apprécions énormément et lui faisions entièrement confiance.
Quelques jours avant la fin de la guerre en juillet 1944, les maquisards de la Montagne Noire voulant célébrer la fête nationale à Revel ont occupé provisoirement le village et installé des barrages sur toutes les routes des environs. Roger Ricalens revenant au petit matin de chez un malade, croyant avoir à faire à des miliciens, força un de ces barrages et fut tué par ses propres camarades au volant de sa voiture.
Une rue de Revel porte son nom et un monument a été érigé à l’emplacement où eut lieu ce drame.
Après la libération, le brigadier de Gendarmerie de Revel, accusé de collaboration avec l’occupant et poursuivi également pour son acharnement à m'arrêter, (voir chapitre de ma déportation) a prétendu au cours de son procès en 1945, que le Docteur Ricalens m’aurait dénoncé en 1942 lorsque je m’étais caché chez lui !
Ce gendarme ignoble n’ignorait pas les conditions de sa mort tragique, se permettant ainsi de le mettre en cause et ajouter à cet odieux mensonge, la trop fréquente excuse :
- « Je n’ai fait que mon devoir, j’ai exécuté les ordres reçus ! » -
Nombreux sont les gens qui estiment encore aujourd’hui obligatoire d’exécuter des ordres, quels qu’ils soient ?
Ne faut-il pas expliquer au cours de l’éducation civique les limites de l’obéissances ?
Ce n’est qu’en 1997, lorsque l’accès aux archives de Toulouse est devenu possible que j’ai pris connaissance de ce faux témoignage qui risquait de porter préjudice à cette honorable famille.
Lors de la commémoration de sa mort en 1998, je me suis rendu spécialement à Revel pour cette manifestation et j’ai déposé au pied du monument une gerbe et témoigner ainsi par ma présence de la confiance et la reconnaissance que je porte au défunt.
Il y a aussi eu des comportements courageux. La lettre de démission du Commissaire de Police PHILIPPE Jean, du 7ème Arrondissement de la Ville de Toulouse, datée du 13 janvier 1943 est exemplaire. Ce Commissaire a su, à un moment crucial, choisir avec abnégation son camp…
Monsieur l’Intendant Régional de Police.
« Durant l’année écoulée, ayant l’honneur de servir sous vos ordres, j’ai eu l’illusion de servir mon Pays ; aujourd’hui - et en toute conscience- j’estime que la tâche qui m’incombe m’est imposée par une Administration servile qui se vautre dans la défaite.
En conséquence trop loyal pour vous trahir, je considère qu’il ne m’est plus possible de vous affirmer mon dévouement.
Peut-être me répondrez-vous que je suis lié par un serment librement consenti : ce serment, je l’ai prêté à un chef d’Etat incarnant la France ; en fait, c’est à la France et à Elle seule que j’ai juré fidélité. Il vous restera à apprécier si, changeant de camp, je sers ou trahis ma patrie.
En ce qui me concerne, je n’admets qu’une voie : celle du Devoir.
Votre autorité d’Intendant me blâmera et me frappera peut-être, mais j’ai l’intime conviction que votre cœur de soldat me comprendra.
C’est au Colonel, au Légionnaire que j’adresse ces mots d’adieu, avec le secret espoir que l’avenir me permettra de servir encore sous ses ordres, mais selon mon Idéal et la seule loi qu’un Français puisse admettre : celle de l’Honneur.
En vous exprimant ma gratitude pour la bienveillante autorité dont vous fîtes toujours preuve à mon égard, je vous prie, mon Colonel, de vouloir bien agréer l’expression de mon respect »
Signé : Philippe
Jean Philippe a été relevé de ses fonctions, déporté comme résistant et fusillé en Allemagne. Il a reçu à titre posthume la distinction bien méritée, de «JUSTE PARMI LES NATIONS», décerné par «Yad Vashem», à Jérusalem. ( Centre mondial de la mémoire).
Je lis cette lettre émouvante et courageuse dans le cadre des témoignages que je fais aujourd’hui fréquemment dans les écoles. Les élèves l’écoutent dans un silence respectueux. Elle devrait naturellement aussi trouver sa place dans un programme d'enseignement scolaire.
Il est évident que tous les Français n'avaient ni le courage ni la dignité du Commissaire Jean Philippe.
Voici un autre document datant du 20 mai 1941, d’une scandaleuse indifférence s’il est lu au premier degré ; une lettre d’une grande force, si au contraire, son auteur l’a écrite par dérision ; hypothèse que je n’exclu pas!
L'authenticité de ce courrier est certifiée par un cachet officiel.
Adresse et N° de Téléphone de l'expéditeur.
Monsieur le Commissaire
Aux Questions Juives
Paris, le 20 mai 1941
Des milliers de Juifs étrangers ou non, ont été envoyés dans des camps de concentration.
Je n'y vois aucun inconvénient et je m'en moque, n'étant ni pro-sémite ni antisémite. Mais, ce dont je ne me moque pas, ce sont des incidences de cette mesure que l'administration n'a pas prévues, naturellement.
J'avais donné à réparer deux paires de chaussures, à ma femme et à moi, presque neuves (des coins d'acier à poser) à un petit cordonnier de la rue Lemercier, dont je ne savais rien, si ce n'est qu'il travaillait fort bien.
Quand je suis allé rechercher ces chaussures, samedi dernier, j'ai trouvé la boutique fermée et le savetier dans un camp !! Et nos chaussures ? Devrons nous sortir en pantoufles, car il ne faut pas songer à les remplacer par ces temps de cartes, tickets ou bons ?
Au Commissariat de Police, on ne sait rien, si ce n'est qu'il faudra, peut être, attendre la nomination d'un Commissaire Gérant, c'est à dire des mois et combien de paperasse, démarches et formalités ?
N'étant certainement pas le seul dans ce cas, je vous serais obligé, Monsieur le Commissaire, de bien vouloir me laisser savoir ce qu'il faut faire pour rentrer en possession de ces chaussures, dont le besoin est impératif.
Veuillez agréer, je vous prie, l'expression de ma considération distinguée.
Signé: P.V.
Ci-joint timbre pour la réponse.
Des lettres plus oieuses les unes que les autres se trouvent parmi les documents des archives nationales.
Alors que nous avions retrouvé une relative quiétude à Revel, des événements tragiques se produisaient dans la zone occupée par les Allemands et dans celle dite libre de «Vichy».
Nous étions dans l’ignorance totale des lois française anti-juives promulguées dès 1940, ainsi que des arrestations dramatiques à Paris, des « Rafles de Vel-d’Hiv » du 16 et 17 juillet 1942, au cours desquelles 13.152 femmes, hommes et vieillards, dont 4.115 enfants en bas âge ont été arrêtés par la police parisienne et parqués dans des conditions terribles au « Vélodrome d’hiver », pour être ensuite déportés via Pithiviers, Beaune-la-Rollande ou de Drancy à Auschwitz.
Étrangement, nous vivions préservés dans notre paisible coin du Lauragais, nous laissant espérer de pouvoir rester en toute sécurité jusqu’à la fin de la guerre.
Ce n’était hélas qu’une illusion !
Le 25 août 1942, Norbert Sperber le frère aîné de mon ami Isidore est venu de Castres à l’improviste. Son frère avait été arrêté la veille par des gendarmes ! Lui par chance, ne se trouvait pas à la maison et ses parents, on ne sait pas pour quelle raison, n’ont pas été inquiétés. Parmi les hypothèses envisagées il y avait celle qu’Isidore aurait été pris pour rejoindre un contingent de jeunes, pour la construction du fameux mur de l’atlantique, dont nous avions entendu parler. En fait nous voulions nous persuader qu’en France non occupée, nous étions en sécurité !
Il nous a fallu bien vite déchanter lorsque le lendemain à l’aube, le mercredi 26 août 1942, des gendarmes ont violemment frappé à notre porte.
Norbert avait dormi à la maison. Mon père, d’un geste nous a désigné la porte donnant sur la cour, précipitamment nous sommes sortis. Restés cachés derrière un muret durant un long moment et ne voyant pas les gendarmes partir, nous nous sommes enfuis par une porte latérale. Par chance l’immeuble se trouvait à l’angle d’une rue et avait deux issues.
J’ignorais bien sûr que les gendarmes attendaient que mes parents et Erika se préparent pour les amener.
Norbert a pris l’autocar pour retourner chez lui tandis que j’ai couru frapper à la porte d’un officier en retraite. Dans son uniforme de Commandant il m’avait impressionné par son allure. Je le savais gaulliste et pensais naïvement pouvoir compter sur son aide. Mon père le considérait comme un ami et se rendait chez lui journellement pour écouter Radio Londres. J’ignore toutefois en quelle langue ils communiquaient, mon père ne parlant pas français.
Longuement j’ai sonné à sa porte. Contrairement à mon attente elle est restée fermée. Pourtant j’ai entendu des pas derrière elle !
Savait-il pourquoi j’insistais tant ? Pour quelle raison refusait-il de venir à mon secours ? Je l’ignore ! Il ne prenait pourtant à ce moment aucun risque.
Être gaulliste semble avoir été sa seule qualité !
Après la libération, j’ai appris qu’il était devenu le responsable de la résistance locale ! Quelle ironie !
A mon égard, il avait manifestement manqué de courage et de solidarité.
Obligé de faire un grand détour, sa maison jouxtant la Gendarmerie, je me rendais chez le Docteur Ricalens, ne pouvant aller chez nos amis Brunel, Crayol ou Pauline au Padouvenc-Notre-Dame, nos bonnes relations avec eux étant trop connues. Seul lui pouvait se rendre auprès de mon père sans éveiller de soupçons. En possession d’une voiture, rare à l’époque, il aurait pu éventuellement me conduire à une cachette.
La domestique m’appris que le médecin, malgré l’heure matinale, était déjà auprès d’une de ses malades. Désemparé, angoissé, ne sachant où aller, j’ai demandé à rester dans l’entrée qui faisait office de salle d’attente. Soudain, la sonnerie de la porte m’a fait tressaillir, au lieu de me cacher, instinctivement j’ouvris et me suis trouvé nez à nez avec deux gendarmes venant voir le Docteur à mon sujet. Le Brigadier m’a interrogé avec agressivité :
-« Tu t’appelles comment ? »
-« Paul ! »
-« Paul comment ? »
-« Schaffer ! »
-«Ça fait un sacré bout de temps qu’on te court après, on t’amène !Tes parents sont arrêtés et déjà loin » !
J’étais naturellement effrayé et ne comprenais pas ce qui nous est arrivés.
Ainsi s’est achevé ma tentative d’évasion. En fait c’était le début des rafles en zone libre !
Me tenant comme un malfaiteur fermement par les poignets, rouge de honte j’ai du traverser le village !
Ceux qui ont assisté à cette scène, pouvaient-ils imaginer que mon arrestation était due au seul fait que j’étais juif ?
L’acharnement de ces gendarmes pour rattraper le jeune fugitif que j’étais alors, paraît aujourd'hui incompréhensible ! Un peu de bonté, un peu d'humanité de leur part et mon destin aurait été tout autre…
Ils m’ont fait rejoindre en voiture, encadrée par deux gendarmes, le fourgon qui était déjà à St Julia distant de 10 km, et dans lequel se trouvaient d’autres familles juives des environs avec entre autres, nos amis Berger et leurs trois jeunes enfants, dont la petite Susie âgée de trois ans, si mignonne avec sa tête blonde toute frisée.
Mes parents et Erika furent consternés de me voir. Ils avaient tellement espéré que j’avais réussi à m’enfuir !
Après avoir accompli leur triste mission, les gendarmes nous ont conduit au camp de «Noé» près de Toulouse.
Profondément abattus, personne ne parlait.
Le discours d’accueil, glacial et menaçant du Garde Mobile, Commandant du camp, nous prévenant qu’il serait tiré à vue sur toute personne tentant de s’enfuir, a fini par nous démoraliser.
Les femmes furent séparées des hommes.
Assis sur le châlit auprès de mon père, je lui racontais les circonstances de mon arrestation et les raisons qui m’avaient fait rechercher de l’aide auprès du docteur Ricalens. La dureté des gendarmes qui ne m’ont même pas laissé retourner à la maison pour prendre quelques vêtements. Lors de ma fuite j’avais enfilé à la hâte un pantalon et une veste sur mon pyjama, sans avoir eu le temps de mettre des chaussettes et prendre mes Téphilimes, (Phylactères)* auxquels je tenais particulièrement.
« Les Phylactères correspondent à deux petits cubes renfermant un morceau de parchemin où sont inscrits des versets de la Thora et que les juifs pratiquant portent attachés l’un au front, l’autre au bras gauche lors de certaines prières »
Depuis notre départ de Vienne, je faisais mes prières quotidiennes, respectant la promesse que j’avais faite lors de ma Bar-mitzva.
Un homme âgé, témoin de mon récit, avec un doux sourire m’a offert les siennes. J’ai réussi à les garder jusqu'au camp de Tarnovitz et durant les deux premiers mois, tôt le matin je faisais discrètement mes prières. Jusqu’au jour ou, lors d'un contrôle un Kapo les a trouvés sous mon matelas et les a jetés avec rage et mépris contre le mur, tout en m'accablant d'injures.
Papa m’expliqua qu’Erika avait insisté auprès des gendarmes pour faire venir le docteur Ricalens, afin qu’il puisse le déclarer trop malade pour être arrêté. Elle s’est heurtée à un refus catégorique, mais a probablement éveillé leurs soupçons, d’autant qu’en touchant mon lit, ils l’ont encore trouvé tiède, concluant que je venais tout juste de m’échapper.
La première nuit à Noë, mon voisin de châlit s’est tailladé les veines des poignets. Le bruit des gouttes de sang tombant sur le sol en cadence régulière, m’a réveillées. J’étais paralysé de frayeur. La gravité de notre situation m’est alors apparue dans toute sa dimension.
Ce malheureux, sauvé in extremis, a été déporté avec nous.
Le lendemain furent annoncés les noms des personnes destinées au départ pour Drancy. Seules Erika et moi étions sur la liste, mon père avait été finalement reconnu intransportable et maman autorisée à rester auprès de lui.
Quel dilemme pour une mère, devoir choisir entre laisser partir ses enfants vers l’inconnu ou abandonner son mari souffrant !
En larmes, mon père a encouragé sa femme à nous accompagner. Cette séparation tragique restera un souvenir inoubliable. Le voir pleurer pour la première fois fut pour moi une indescriptible et durable affliction. Aujourd’hui, après tant d’années, je ressens encore son étreinte, cette étreinte, cette étreinte qui fut la dernière.
Avec une tendresse infinie il m’a enveloppé dans son manteau, bien trop grand pour moi et m’a dit en m’embrassant :
-« Là où tu vas, Paulchen, tu en auras certainement plus besoin que moi ! »
Très vite, il s’est avéré utile. Lorsque nous sommes arrivés en Haute Silésie la neige commençait déjà à faire son apparition et les matins le froid était rigoureux.
Le 1er septembre, toujours gardés par des gendarmes, 170 personnes, sont parties à pied de Noé pour la gare de Portet-sur-Garonne. Cette marche de quelques kilomètres fut éprouvante, surtout pour les personnes âgées et les mères portant leurs bébés dans leurs bras. Il est impensable d’imaginer que les lamentations de cette colonne humaine aient pu laisser indifférents les témoins de ces scènes.
Informé de la souffrance endurée par ces "proscrits", l’Archevêque de
Toulouse, Jules-Giraud SALIEGE a rédigé au début de septembre 1942 une émouvante lettre pastorale, lue dans toutes les églises de son diocèse dont voici le contenu.
Mes très chers frères !
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme ; ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Recebedou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et ces mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces erreurs. Recevez, mes chers frères, l’assurance de mon affectueux dévouement.
ARCHEVEQUE DE TOULOUSE
Septembre 1942
«TRAITES COMME UN VIL TROUPEAU». « EMBARQUES POUR UNE DESTINATION INCONNUE »
Ces deux phrases, à elles seules ne laissent aucun doute, certains français avaient parfaitement connaissance de la périlleuse situation des Juifs en France !
Présageant l’importance et l’influence que pourrait avoir la lecture dans les églises de ce témoignage profondément humain, l’ordre a été donné de faire passer les juifs plus discrètement la nuit, par les villages ! Ceci ne diminuait en rien les souffrances des familles et surtout la culpabilité des responsables..
Les 8, 10, 24 août et 1er septembre 1942, 742 personnes ont été déportées du camp de Noé. Dans mon convoi, il y avait des adultes et 48 jeunes de moins de 18 ans.
Quarante années plus tard, je suis allé inaugurer une stèle à la gare de Portet-sur-Garonne, à la mémoire de ces 48 jeunes dont je suis le seul survivant. Il a fallu du temps !
Harassés après une nuit de train, nous sommes arrivés à Paris et répartis dans les autobus, surveillés par des agents de la police parisienne et conduits à Drancy, proche banlieue de la capitale. Durant le trajet, certains policiers nous ont perfidement suggéré de leur donner l’argent et autres objets de valeur que nous avions sur nous.
-« Là où vous allez, les Allemands vous prendront tout. »
Effectivement, arrivés à Drancy, tous les biens ont été confisqués par des fonctionnaires en échange d'un reçu…
Il faudra attendre la commission Matteoli en 1997 pour tenter d’achever le problème de la restitutions des biens juifs.
La cité de la Muette à DRANCY, appelée très vite « Drancy la peur », réquisitionnée par les Allemands en juin 1940, était un bâtiment à peine achevé en forme de « U », transformé sommairement en un camp de rassemblement et de transit, à caractère concentrationnaire. Nous n’y sommes restés que trois jours, mais c’était largement suffisant pour prendre conscience de l’ampleur du désastre. La rumeur faisait croire que nous allions être « dirigés » d’un jour à l’autre vers un camp de travail, dans un pays de l’Est de l’Europe. Par dérision cette destination fut appelée, «Pitchipoï», ville imaginaire du folklore juif…..
L’atmosphère à Drancy était irrespirable l’hygiène était totalement absente, la nourriture répugnante. Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards, les malades se trouvaient dans les mêmes chambrées, couchés ou assis sur de la paille.
Dans les cages d’escalier, des hommes et des femmes s’accouplaient une dernière fois, sans pudeur, comme un défi lancé au destin. Très pudique, je me rappelle combien ces scènes m’avaient alors choqué... Aujourd’hui, je comprends et éprouve un sentiment de pitié, pour ces actes d’amour, commis dans le désespoir et le pressentiment de la mort.
Erika avait du mal à avaler la soupe infecte, servie en guise de repas du soir. J’insistais auprès d’elle pour qu’elle se nourrisse afin d’avoir la force de résister aux durs moments qui nous attendaient...
Maman fut surprise et émue par les conseils de sagesse que je donnais à ma sœur aînée, pensant probablement combien j’avais été choyé et protégé par elle.
L’émigration m’avait fait passer de l’enfance à l’adolescence, la déportation m’a rendu prématurément adulte.
Drancy, antichambre de la mort, début de la descente aux enfers, avec ses murs noircis de messages : déchirants de révolte, de résignation, d’amour et même parfois d’un surprenant courage, s’adressaient aux êtres aimés, abandonnés et restés sans nouvelles.
Deux de ces inscriptions m’ont marquée et restent dans ma mémoire jusqu’à ce jour.
- «On entre, on crie, c’est la vie. »- «On crie, on sort, et c’est la mort. » -
La seconde comme une lueur d’espoir et qui m’a souvent redonné le courage de continuer à lutter, même dans des moments insupportables.
«Quand il n’y a plus rien à espérer, c’est là qu’il ne faut pas désespérer. » -
L’espoir est l’ultime devoir lorsque aucune issue n’apparaît à l’horizon.
Le 4 septembre 1942, par le "Transport N°28" à 8 h 55. Maman, Erika et moi avons quitté Drancy par la gare du Bourget, pour une destination inconnue. Ce train emportait mille treize personnes.
En 1945 seules 25 hommes et 2 femmes ont survécu.
C’est dans des wagons cadenassés, prévus pour «8 chevaux ou 40 hommes», avec pour toute aération des petites ouvertures grillagées, furent entassées environ 70 personnes, femmes, enfants de tous âges, hommes, vieillards et invalides. Au sol se trouvait un peu de paille et dans un coin deux seaux, l’un contenant de l’eau potable, l’autre, devant lequel nous avions suspendu une couverture, prévu pour les besoins naturels. Il était devenu évident que notre destination ne pouvait pas être un camp de travail comme on essayait de nous le faire accroire !
Le voyage paraissait n’en plus finir et l’angoisse grandissait au fur et à mesure. Dans ces sinistres wagons, l’odeur était irrespirable. Affamés, assoiffés, les gens pleuraient, gémissaient, certains frisaient l’hystérie.
Plus tard j’ai appris qu’à l’arrivée on comptait parfois jusqu’à 30 morts par wagon.
Pour la majorité ce fut le dernier voyage.
Nous nous trouvions dans un total état d’épuisement physique et moral, quand après plusieurs jours de voyage, le train s’est arrêté en rase campagne près de Kosel, dans la région d’Auschwitz en Haute-Silésie. Les portes des wagons furent ouvertes avec fracas. L’aboiement des chiens se mêlait aux hurlements des SS ordonnant aux hommes valides, de 18 à 40 ans de sauter sur le ballaste, à plus d’un mètre cinquante du sol.
- „ Schnell, Schnell ! Raus !“-
C’est dans un vacarme et une panique infernale que les familles ont été séparées.
Bien que n’ayant pas encore 18 ans, sachant que je ne pouvais être d’aucun secours pour ma mère et ma sœur, je ne voulais pas rester avec les enfants et les personnes âgées et souhaitais me joindre aux hommes valides. J'ai dû m’arracher à l’étreinte de ma mère. Devant mon insistance elle a finalement cédé, me serrant contre elle, le visage baigné de larmes, elle mit autour de mon cou en un geste purement symbolique son carré de soie, que j’ai précieusement réussi à garder quelque temps. Notre séparation fut un véritable déchirement.
Tous les déportés n’ont pas eu le privilège de pouvoir embrasser leurs proches avant l’ultime séparation.
J’entends encore les cris et les pleurs des familles désunies.
Les vociférations des SS, les aboiements des chiens laissaient peu de temps à de longues effusions !
Lorsque le train est reparti et a emporté Maman et Erika, j’ignorais heureusement le sort qui les attendait. L’horrible vérité, je l’ai apprise un an plus tard. Après l’arrêt à Kosel elles avaient été acheminées directement vers les chambres à gaz de Birkenau.
Notre groupe composé d’environ 250 hommes fut conduit au camp de Tarnovitz, un des nombreux camps satellites de travaux forcés dépendant d’Auschwitz. Nous y avons trouvé des déportés provenant de presque tous les pays d’Europe envahis par les nazis. A l’une des extrémités il y avait une baraque réservée à une trentaine de femmes, chargées de la maintenance du camp et de la cuisine. Leur présence m’a fait espérer que maman et Erika se trouvaient non loin de là dans les mêmes conditions, ce qui me paraissait logique. J’ignorais alors que rien ici ne fonctionnait suivant une logique commune.
A travers le grillage qui nous séparait, une jeune fille, chétive et pâle m’a souri. Nous avons parlé de nos familles, partagé l’inquiétude de notre devenir. Son doux regard posé sur moi me fut d’un grand réconfort et sa sollicitude dans ce milieu hostile m’a rappelé la fréquente bénédiction de ma grand-mère :
-« Que la bienveillance de ton prochain t’entoure et que Dieu te protège! »-
J’ai réalisé à ce moment le sens profond de ses invocations fréquentes et qui m’ont suivi au cours de ma vie.
Rachel travaillait à la cuisine, avant de nous séparer, elle m’a promis que tous les soirs elle déposerait pour moi devant le grillage un bol de soupe.
Accablés par les dures journées qui débutaient à l’aube et se terminaient le soir venu, quel réconfort de trouver la soupe providentielle et surtout plus consistante que celle normalement distribuée. Pas une seule fois ma petite amie Rachel a manqué à sa promesse ! Ce supplément de nourriture m’a sans aucun doute aidé à mieux supporter ce premier hiver et les six mois à Tarnovitz. Je l’entrevoyais de temps en temps seulement et recevais son sourire comme un encouragement précieux. J’ai trouvé en elle, d’une façon inattendue dans ce lieu maudit, un peu de solidarité et de bonté !
Ici notre travail consistait à déplacer sur nos épaules des poteaux télégraphiques, des traverses et des rails pour réparer des voies de chemin de fer affaissées. Nous étions surveillés par un Kapo et un contremaître. Ce dernier, véritable tortionnaire faisant pleuvoir des sévères coups de canne sur celui qui s’avisait de lever la tête de son travail, ne serait ce qu’un court instant.
Torse nu, par un grand froid, en dépit d’un travail ininterrompu, nous ne parvenions pas à nous réchauffer. A ce rythme infernal beaucoup s’effondraient en peu de temps.
Rapidement je me suis rendu compte que l’on s’acharnait davantage sur ceux qui leur semblaient être des « intellectuels. Bizarrement les porteurs de lunettes étaient classés parmi ceux-là. Aussitôt je me suis défait des miennes. Connaissant de par mon passé viennois les nazis, j’ai prétendu être menuisier comme mon père.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, la lutte des classes ne semblait pas s’être arrêtée aux portes de l’enfer !
Je m’étais fait un ami de mon âge, Dev. Il était hollandais, très isolé car ne parlant que sa langue maternelle et un peu d’allemand. Chaque soir je lui donnais un peu de ma soupe supplémentaire, qu’il se chargeait de réchauffer et surveiller sur l’unique poêle, très convoité, de la baraque. Il ne pouvait pas la quitter des yeux, elle était si précieuse et les chapardages très fréquents ! Nos camarades se pressaient autour du poêle dès le retour du travail pour faire sécher leurs vêtements mouillés par la pluie ou par la neige fondue. Certains y faisaient griller de fines tranches de pommes de terre, convaincus que grillées elles avaient davantage de consistance et calmaient mieux leur faim. Des illusions de ce genre et bien d’autres faisaient partie de notre existence.
De temps en temps il y avait des tentatives d’évasion. Elles étaient rares, vouées à l’échec et les sanctions infligées sévères. Un de nos gardiens particulièrement machiavélique ordonnait par jeu à un déporté, sous un prétexte quelconque de s’éloigner du chantier. Aussitôt il était arrêté par les hurlements et les coups de sifflet et accusé d’avoir tenté de s’évader. Un de mes amis français fut ainsi condamné à vingt-cinq coups de bâton. Au premier, sous la douleur il s’est écrié: "Merde !" Interprété par son bourreau par: "Mörder" ( assassin ). De rage il a été frappé de plus belle et en piteux état transféré dans un autre camp.
Aux personnes malades il était conseillé de se faire affecter au «sanatorium» où de meilleurs soins leurs seraient dispensés !
La véritable destination, nous l’avons compris plus tard, tout comme les transferts dans un autre camp, était le plus souvent la chambre à gaz.
Un jour j’ai retrouvé David Berger avec qui nous avions été arrêtés à St Julia. Cet homme que j’avais connu alors, grand, fort et jovial, était devenu méconnaissable, il avait à peine trente-cinq ans. A bout de forces, décharné, il m’a imploré :
-« Paul, tu es jeune, moi je suis épuisé. Si tu sors d’ici, promets-moi de t’occuper de mes enfants ! »
Je ne l’ai plus revu David Berger !
Après six mois, brusquement nous avons été transférés au camp de Schoppinitz, non loin de là, plus sinistre encore que Tarnowitz. Je fus séparé de Rachel sans pouvoir lui faire mes adieux et lui dire comme j’aurais tant aimé le faire, combien sa fidèle amitié m’avait été précieuse durant tous ces mois.
Schoppinitz se trouvait dans un angle, délimitée par deux voies de chemin de fer qui semblaient se rejoindre à l’horizon, le ciel bas et toujours sombre.
De nombreux trains passaient devant le camp.
Certains transportaient des Ukrainiens vers l’Allemagne pour y travailler. Les portes coulissantes de leurs wagons étaient souvent ouvertes et lorsque nous nous trouvions à proximité nous leur quémandions de quoi manger. Emus par notre aspect, ils nous lançaient des morceaux de pain, parfois moisis. Nous les avalions néanmoins avec avidité.
Ils devaient avoir quitté leurs foyers depuis fort longtemps…
D’autres convois plus sinistres, transportaient des juifs dans des wagons semblables à ceux qui nous avaient amenés ici, les emportant vers la mort. Impuissants, nous entendions leurs pleurs et leur gémissement. Nous pouvions parfois entrevoir un visage amaigri à travers les petites lucarnes grillagées.
Inoubliable fut le jour lorsqu’un train de chars se dirigeant vers le front russe s’arrêta à notre hauteur. De l’une des plates-formes, un SS pour « se divertir » a balayé d’une rafale de mitraillette le camp. Plusieurs camarades ont été tués sous mes yeux, l'un d’eux faisait office d’infirmier et portait visiblement, un brassard marqué d’une Croix-Rouge. Ce fut une scène hallucinante. Depuis ce carnage, chaque fois qu’un train militaire s’arrêtait à proximité, nous étions pris de panique.
Nous vivions ainsi quotidiennement dans un univers infernal où nos repères avaient disparu.
Nos journées se passaient à décharger des wagons de charbon, de sable ou des sacs de ciment de cinquante kilogrammes. Leur poids dépassant le nôtre, nous devions les porter sur notre nuque. Les coups s’abattaient sur celui qui perdait l’équilibre en descendant des wagons le long des planches oscillantes, instables.
Souvent le contenu des sacs en se déchirant se répandait sur le sol et imprégnait nos vêtements. Ces sacs fait de plusieurs couches de papier épais nous les mettions, bien qu’interdit, sous nos vestes afin de nous protéger un peu du froid et de la pluie. En rentrant au camp nous étions gris du ciment qui collait sur notre corps, nous donnant l’air de clowns tragiques.
Afin d’améliorer ma ration quotidienne je suis devenu repriseur de chaussettes. Seuls les Kapos, cuisiniers et autres privilégiés appelés «PROMINENTEN» (Dignitaires), en possédaient. Nous, depuis fort longtemps devions nous contenter de « chaussettes russes», faites de morceaux de chiffons avec lesquels nous enveloppions tant bien que mal nos pieds nus. C’était une maigre protection contre le froid et le frottement de nos galoches qui provoquaient des blessures se transformant en plaies purulentes.
En compensation de mon travail je recevais quelques pommes de terre, un peu de soupe, parfois un morceau de pain hautement apprécié.
Ne pouvant résister au regard avide de Dev, je lui en offrais une petite part. Ces suppléments nous permettaient de conserver un morceau de pain pour ne pas rester le lendemain toute la journée sans nourriture. Dev et moi le cachions sous nos têtes pour le protéger du vol durant la nuit. Le matin nous n’avions qu’un soit disant café-ersatz, qui avait pour seul avantage d’être chaud et à midi une soupe très fluide.
Un matin, au réveil Dev contrarié découvre que son pain lui a été dérobé. Aussitôt je regardai sous ce qui me servait d’oreiller pour constater avec horreur que le mien avait également disparu.
Un de mes voisins qui se trouvait au niveau inférieur de mon châlit, dans un état squelettique, plus âgé, (pour l’adolescent que j’étais un homme de trente ans me paraissait vieux) m’a offert trois minuscules pommes de terre et une fine tranche de pain. A peine consistante !
Quel mot trouver pour qualifier ce geste, cette abnégation, venant d’un être souffrant de tous les malheurs dans cet endroit où toute sensibilité semblait inexistante…
Dans notre baraque les vols se multipliaient. Dev soupçonné fut transféré dans une autre et les vols cessèrent. Je ne voulais et ne pouvais croire en sa culpabilité. Mais quelques jours plus tard, au réveil, il est venu vers moi en courant pour m’avouer que torturé par la faim il avait été pris en flagrant délit, et m’a supplié de lui garder mon amitié, m’assurant qu’il supporterait alors plus facilement la bastonnade qui lui serait infligée lors de l’appel et sa mise en quarantaine que nous infligions aux voleurs. Ainsi celui que je croyais mon ami avait aussi volé mon pain ! J’étais profondément heurté, choqué et attristé. C’était trop grave, je n’ai pu lui accorder mon pardon.
Aujourd’hui je regrette ma sévérité. Dev, comme tant d’autres, avait beaucoup de mal à maîtriser la faim lancinante et obsédante qui nous tenaillait tous. Nous pensions du matin au soir, par quel moyen trouver de la nourriture. La faim annihilait nos réactions, notre intelligence, notre bon sens. Seuls ceux qui ont souffert ou souffrent des affres de la faim peuvent comprendre que l’on puisse être poussé à agir d'une façon aussi condamnable : Oter un peu de vie à son camarade de misère, en lui volant un morceau de son pain.
Nos bourreaux, les vrais responsables, qui nous faisaient atteindre l’extrême limite du supportable, se réjouissaient de tels incidents et punissaient parfois aussi bien le coupable que sa victime.
Tout était imprévisible.
Un jour un Kapo dont le comportement habituel était pourtant assez convenable, a battu à coups de cravache avec une inexplicable colère un de mes camarades sur le lieu de travail. Sanglotant, celui-ci le maudit en yiddish. - « Que les mains lui tombent» ! -
Quelques jours plus tard, hasard ou justice immanente, ce Kapo a eu quatre doigts écrasés entre deux wagons qui se tamponnaient. Cette blessure lui a valu d’être éliminé lors de la sélection qui a suivie.
En novembre 1943, notre séjour à Schoppinitz prit fin.
Nous ne connaissions pas la prochaine étape. Notre grande frayeur, due à la menace permanente d’être envoyés pour la moindre «désobéissance » ou manque de «discipline» à Auschwitz, tristement réputé, était obsessionnelle. En apprenant que nous allions à Birkenau, naïvement nous étions soulagés.
Aussi, lorsque après un court trajet, le train s’immobilisa en gare d’Auschwitz, nous étions accablés. La crainte du pire était devenue réalité : Birkenau était synonyme d’Auschwitz.
Cet immense univers concentrationnaire, divisé en plusieurs camps,
AUSCHWITZ I = STAMMLAGER
AUSCHWITZ II = BIRKENAU
AUSCHWITZ III = BUNA MONOWITZ
s'étendait sur près de 40 km², soit l’étendue de la ville de METZ.
Mais ce genre de comparaison n'a guère de sens. Auschwitz est imbibé de larmes, de sang, de désespoir. Les cendres de centaines de milliers de morts recouvrent son sol. Le plus grand cimetière du monde. C’était le royaume de la mort et du mal absolu.
Nos bourreaux mettaient ici en application la «solution finale», dont les modalités d’application ont été prises à Wannsee, près de Berlin en janvier 1942, tenue hautement secrète, signifiant l’extermination industrielle et totale de tous les juifs se trouvant sous leur domination, qu’il fallait organiser avec efficacité, dans un secret absolu.
Birkenau, aménagé en 1941 s’étendait sur 175 ha, à 3 kilomètres d’Auschwitz I et semblait par son environnement prédestiné à cette infernale entreprise. C’était le camp central des 39 autres camps satellites qui se trouvaient en Silésie et fournissaient de la main d’œuvre aux mines de charbons (Janina, Jaworzno, etc aux usines de guerre de Gleiwitz, Siemens, Buna, IG Farben etc.) En échange, Birkenau recevait les inaptes au travail et se chargeait de les faire disparaître à tout jamais.
C’est ici que les nazis avaient construit les chambres à gaz et les fours crématoires qui fonctionnaient jours et nuits et répandaient une odeur pestilentielle, odeur qui a détruit en parti mon sens olfactif.
Sur un terrain marécageux, exposé au vent, écrasé sous un ciel bas et gris, entouré par une doubles rangées de fils de fer barbelés sous haute tension. A environ tous les deux cents mètres se dressait un mirador avec sur les plates-forme des soldats équipés de mitrailleuses. La nuit, des projecteurs balayaient le camp sans interruption.
Au-delà on ne voyait que d’immenses étendues recouvertes en hiver d’un linceul de neige. L’hiver semblait ici interminable, je n’ai pas souvenance de présence d’arbres.
Birkenau était divisé en plusieurs secteurs. Le camp de travail, celui des femmes, la quarantaine, le camp des Tziganes, l’infirmerie centrale etc….
Ceux qui n’étaient pas gazés aussitôt arrivés, passaient par la quarantaine. S’ils survivaient ils allaient ultérieurement au camp de travail.
En arrivant, intrigué j’observais non loin de là, des hommes en tenue de bagnard, courbés et traînant les pas ils transportaient péniblement des pavés qu’ils prenaient sur un tas pour en faire un autre, un peu plus loin. Ce travail effectué au même rythme du matin au soir était considéré comme un moyen de rééducation et d’adaptation à la vie de la quarantaine ! En fait, il était destiné à user l’énergie et le moral des déportés. Il était difficile de résister à ce régime longtemps.
Afin de contrôler, à l’arrivés, notre état physique, on nous obligeait à courir par colonne de cinq. Ceux qui semblaient trop faibles étaient immédiatement éliminés.
Parqués ensuite dans une baraque, nous avons été accueillis avec un discours édifiant d’un Kapo, (Kamp Polizei) ponctuant ses propos de coups de cravache sur ses bottes impeccablement cirées :
- « Votre vie jusqu’à présent a été « douce» en comparaison de celle qui vous attend ici ! » -
Ce n’était pas une menace, c’était un avertissement !
Après ce préambule de retour dans la cour, où, agressés par un froid glacial, (nous étions en novembre) on nous a dépouillés de nos vêtements, rasés de la tête aux pieds, avec un rasoir dont le tranchant était depuis longtemps émoussé, puis tatoués comme du bétail d’un numéro sur notre avant-bras gauche.
Le tatouage est interdit par la religion juive. (Lévitique XIX, 28)
Le mien est : 160610
Déshumanisés, humiliés, réduits à un chiffre abstrait, nous avons perdu notre identité.
(Un jour interpellé par un Kapo « drôle de numéro » je me suis rendu compte de sa particularité. 160610 chaque chiffre est répété deux fois, et la somme de 1+6=7 6+1=7 est également contenu deux fois 7, hautement symbolique et n’a évidemment de sens que pour ceux attachés aux mystères des lettres et chiffres.
Parmi les multiples sens donnés, nous trouvons dans la Kabbale: Vie, Paix, Science, Richesse, Grâce, Semence, Domination.
Dans d’autres philosophies sont retenues les sept vertus : Loyauté, Courage, Patience, Tolérance, Prudence, Amour, et silence etc.)
Puis ce fut le passage sous une douche froide, sans pouvoir nous essuyer. Nous restions à nouveau dans la cour, nus, agglutinés les uns aux autres pour tenter de nous réchauffer…
Enfin on nous distribué les hardes qui allaient devenir nos vêtements. Des pyjamas usagés à larges rayures, une chemise sans col et un calot, le tout taillés dans un tissu en fibranne dégageant une forte odeur de désinfection et pour finir une paire de galoches à semelles de bois. Rien ne correspondait à notre taille, il fallait faire rapidement les échanges entre nous.
En regardant mes camarades je n’ai eu aucun mal à imaginer mon allure.
Nous voilà intégrés dans cet ensemble concentrationnaire et passons notre première nuit, épuisés, dans une baraque et devant nous l’inéluctabilité de notre sort.
Sur des châlits à trois niveaux, six par étage, chacun disposant d’environ cinquante centimètres, avec pour couche une maigre paillasse puante et pour nous couvrir une mince couverture en coton. Cette nuit comme toutes celles qui suivirent furent de véritables cauchemars.
A l’un des anciens détenus, décharné, aux yeux hagards, exorbités, appelé selon l’expression du camp, «Musulman», terme nullement péjoratif, mais appelés ainsi parce que leur fin semblait proche. Indifférents à tout, y compris à leurs paroles, essayant de ménager leurs maigres forces, en restant assis immobiles et en tirant la mince couverture sur la tête, fléchis en avant, ressemblant à des musulmans en prières et semblaient ne plus concernés par ce monde irréel. Je lui demandais d’où venait cette odeur lancinante et les flammes qui sortaient d’une cheminée d’un bâtiment proche.
D’une voix à peine audible, il me demanda:
-« Si tes parents ont été déportés avec toi, ils sont entrés par la porte et sont sortis par cette cheminée ! »-
J’ai cru qu’il était fou ! Cela me semblait invraisemblable ! Je me refusais de croire à cette horreur…C’était au-delà de l’imaginable !
Mais le choc de l’incroyable est vite devenu une implacable certitude.
Combien de déportés ont été, dès leur arrivée, poussés sous de pseudo-douches, systématiquement gazés, brûlés et partis en fumée ?
Une intolérable tâche, étroitement surveillée par les SS, était confiée à un groupe de détenus. Ils étaient contraints de retirer des chambres à gaz les cadavres écrasés, amoncelés et de les transporter dans les fours crématoires pour y être brûlés, les dépouillant de leurs dents en or ou bagues.
Ces malheureux, chargés de cette horrible besogne formaient le «Sonderkommando» (Commando spécial) et savaient qu’après quelques mois de ce travail inhumain, ils seront à leur tour gazés.
Je me trouvais à présent dans un «camp d’extermination», et non pas dans un camp de concentration. Enorme différence dans l’horreur !
L’illustration de cette différence est confirmée par environ 40% de survivants des camps de concentration, alors que 3% seulement des 76000 Juifs déportés de France sont revenus des camps d’extermination.
Dans un discours Heinrich Himmler en octobre 1943 déclara :
« Si l’on conservait une population de détenus, c’était essentiellement pour l’utiliser comme main d’œuvre. Le travail était un autre moyen pour exterminer les détenus ! »
« Que les autres peuples vivent dans le bien-être ou qu’ils meurent de faim, cela ne m’intéresse que dans la mesure où nous pouvons les utiliser comme esclave… »
(Dans l’ensemble des entreprises situées dans les limites du Reich et dans les territoires occupés, travaillaient 500 à 600.000 détenus.)
Depuis combien de temps des femmes, des hommes et enfants innocents avaient-ils été réduits en cendres ?
Combien de personnes ont été éliminées au cours des sélections fréquentes, parce que ne pouvant plus être exploitées comme main d’œuvre utile à la machine de guerre nazie.
Combien de vies inaccomplies, fauchées ?
Quel outrage pour la valeur suprême, qu'est LA VIE !
Toutes ces pensées se bousculaient dans mon esprit.
Ce fut la journée la plus dramatique de ma vie concentrationnaire !
Comment trouver encore de forces pour lutter et tenter de survivre ? Avais-je seulement une chance d’échapper aux douches fatales ?
Après une période d’abattement, l’instinct de survie à pris le dessus et comme un défi j’ai fait mienne l’inscription que j’ai lu gravée sur le mur de Drancy :
«Quand il n’y a plus rien à espérer, c’est là qu’il ne faut pas désespérer».
L’espoir et poursuivre le combat contre notre impuissance étaient les seules armes et le seul acte incontestable de résistance dont nous pouvions encore disposer.
Durant cette période de mise à l’écart du monde, j’ai eu le sentiment de subir une sorte d’initiation : Passant par l’épreuve de l’eau, du feu et du froid, abandonnant ma vie profane pour une hypothétique renaissance ultérieure.
Mon âme en sortirait alors enrichie d’une expérience dramatique mais exceptionnelle.
Souviens-toi que les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover, pour s’ouvrir à la naissance et à la renaissance. Hannah Arendt
Le fascisme, avec son déluge de propagande, l’enseignement du mépris et de la haine, l’éducation raciste a pourri, annihilé le sens moral et la conscience humaine de toute une génération d’Allemands, laissant aux générations à venir un très lourd héritage.
Au lieu de la sarcastique inscription, peinte au-dessus du portail du camp:
«Arbeit macht frei», (Le travail rend libre)
Véritable insulte à la décence, aurait du figurer comme dans l’Enfer de DANTE :
«Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance» !
Apprenant dès le lendemain de mon arrivé que des métallurgistes étaient recherchés, mes études à l'école technique de Bruxelles m’ont incité à me présenter comme tel. Bonzius, officier, ingénieur recrutant pour le compte des usines Siemens-Schuckert, groupe industriel, exploitant comme beaucoup d'autres, la main d'œuvre concentrationnaire, était chargé de faire passer à une centaine de déportés un examen, afin de déterminer leurs compétences. C’était une lueur d’espoir qui s’offrait à moi, peut être pourrais-je quitter cette quarantaine, véritable mouroir. Avec une centaine d’autres, je me suis mis dans le rang et présenté comme tourneur. Mes réponses approximatives et mon jeune âge ne pouvaient laisser aucun doute de mon incompétence.
Après l’examen Bonzius me dit avec ironie :
- «Vous devez être un bon tourneur ! »- ( En allemand Dreher, a un double sens et signifie aussi « débrouillard »)
Faisant mine de ne pas comprendre son allusion, je répondis :
-« Non, je ne suis pas un très bon tourneur» ! -
A ma grande surprise et soulagement j’ai été accepté avec cinquante autres « spécialistes ».
Mon destin venait de changer. J’appartenais désormais au commando «Siemens-Schuckert».
Aussitôt nous avons été transférés au camp de travail et hébergés dans le Block 11 entouré d’un mur. Isolé ici afin de ne pas nous éparpiller parmi les milliers de déportés se trouvant dans le camp. Ce bloc abritait le «Strafkommando», (commando punitif), destiné à ceux qui soi-disant avaient tenté de s’évader ou avaient commis d’autres infractions. Un grand nombre était de repris de justice, reconnaissables à la couleur verte de leur triangle.
Chaque catégorie de déportés se distinguait par la couleur de leur triangle, imprimé devant le numéro et cousu sur la veste.
Les politiques par le rouge, les asociaux par le noir, les homosexuels par le rose, les tziganes par le marron, les témoins de Jéhova par le violet, les juifs par le jaune, les juifs politique rouge et jaune, au total il y avait onze couleurs distinctives..
Les « droits communs » ainsi que les « politiques » bénéficiaient de privilèges : Ils ne subissaient pas les sélections, n’étaient pas gazés, et assumaient pour la plupart les fonctions de chefs de block, Kapos ou avaient d’autres privilèges les mettant à l’abri des mauvais traitements. Ainsi les chefs de block disposaient d’une chambrée à eux seuls.
A chaque extrémité de la baraque, il y avait un poêle d’où sortait un tuyau longeant la baraque et recouvert de briques servant de banc. En hiver il s’en dégageait un peu de chaleur. S’y asseoir et trouver une place, donnait lieu à d’invraisemblables bousculades. Les autres se tenaient recroquevillés dans leurs châlits.
Dans ce sombre univers, aucune fenêtre pour laisser apercevoir un peu de ciel ou la lumière du jour. Une petite lucarne aurait pu entrouvrir la porte des rêves…
Mais seuls les hommes rêvent et nous n’appartenions plus au monde des humains.
A la demande de Bonzius, nous bénéficions d'une gamelle de soupe supplémentaire afin de nous «remplumer» pour le travail que nous avions à accomplir. Bednarek, notre chef de block, (prisonnier de droit commun), véritable tyran, faisait payer cher le privilège accordé aux Juifs, à qui il portait une incompréhensible haine. Sous prétexte de nous tenir en forme, il nous faisait faire de la gymnastique…
C’était généralement après la journée de travail. Alors que fourbus nous essayions de prendre un peu de repos, il nous réveillait avec brutalité au milieu de la nuit pour nous chasser dans la cour et nous faire courir, titubants sous les coups redoublés des Kapos.
Le 1er janvier 1944 eu lieu la plus importante sélection que j’ai connue à Birkenau. Tous les détenus furent consignés pour défiler nus devant les démoniaques Dr Mengele et le SS Fischer.
Souriants, désinvoltes, tout en conversant entre eux et fumant une cigarette, ils désignaient d’un geste indifférent, ceux qui bénéficiaient d’un sursis et devaient continuer à peiner et ceux qui attendraient dévêtus dans une autre baraque, l’aurore d’une nuit interminable, pour être gazés.
En voyant le sourire de nos bourreaux, je ne pouvais m’empêcher de penser à l’extrait d’un poème, appris il y a longtemps à Vienne.
„Weit impertinenter als durch Worte offenbart sich durch das Lächeln eines Menschen seiner Seele tiefster Frechheit.“
„Bien plus que par la parole, le sourire reflète la noirceur de l’âme »
De retour dans notre bloc après cette dure épreuve, Bednarek qui n’avait sans doute pas assouvit sa haine coutumière, il tendit un violon à Peter Dymhoff, musicien réputé, lui ordonnant de jouer ! Peter avec courage refusa obstinément. Furieux, Bednarek le roua de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Impuissants, nous avons assisté à ce meurtre commis sous nos yeux.
« Pire que le bourreau est son valet. » ( Mirabeau)
Plus que dans tous les autres camps, ici je sentais la mort rôder autour de moi. Je vivais en permanence dans son ombre et devais m’en accommoder. Elle a fini par ne plus me faire peur !
Dès quatre heures du matin, le jour pointait à peine, les «Stubendienst» (chargés du service intérieur) jurant et hurlant nous réveillaient en tapant avec leurs bâtons sur les montants des châlits, frappant au hasard ceux qui n’étaient pas assez rapides pour se lever. Comme un troupeau affolé, nous courions aux latrines collectives, rudimentaires, dégradantes, assis les uns à coté des autres. Il y régnait une odeur nauséabonde. Un «Scheissmeister»,* ("Maître de chiotte"),
*Dans le langage spécifique des camps, les Allemands possédaient un riche vocabulaire d’insultes et jurons, battus en cela par les Russes et les Polonais ! Faut-il se plaindre de l’indigence française dans ce domaine ?
Une fois de plus je pense à Henri Heine, qui arrivé la première fois à Paris écrit avec ironie à un ami, qu’ici, à l’inverse :
Un seul mot peut désigner en français deux personnages différents, ainsi nous disons »Madame » seulement aux femmes issues de l’aristocratie, alors qu’à Paris je dis «Madame » même à ma concierge!. -
était chargé de réduire la durée de notre arrêt, considéré comme temps de repos. Puis dans la bousculade nous nous rendions aux lavabos pour procéder à une rapide et précaire toilette.
Et venait la torture de l’appel interminable du matin.
Rassemblés en colonne devant chaque baraque, harassés, chancelants, au passage des SS le chef du Block ordonnait : Mützen ab ! (Otez vos calots !) et si la cadence n’était pas rigoureusement précise, il hurlait à nouveau: Mützen auf ! (Couvrez vous !) Cet exercice, comme nous n’étions pas assez rapide à leur gré, pouvait durer des heures !
Puis la tête découverte au passage des SS, le chef du Block annonçait les présents, les malades et les morts. Comme au fur et à mesure que le temps passait, les plus faibles s’affaissaient d’épuisement et mourraient. On recommençait alors jusqu’à ce que le compte soit rigoureusement exact. Peu importait à nos bourreaux la neige, le vent, la pluie. Peu leur importaient nos vêtements encore mouillés de la veille et qui ne nous protégeaient pas de la morsure du froid. Peu leur importaient notre longue station debout, chaussés de galoches jamais sèches, inlassablement ils s’acharnaient, comptant et recomptant vivants et morts.
Puis groupés par commando nous sortions au pas, accompagnés de la musique d’un orchestre, comble de dérision, formé d’une soixantaine de déportés, se tenant près du porche..
Le groupe « Siemens » avait la chance exceptionnelle d’être transporté par camion à son chantier de Bobrek, petit bourg situé à huit kilomètres de là, afin de transformer une ancienne briqueterie en usine de métallurgie et y aménager le futur camp de BOBREK.
De retour, il nous fallait entonner des chants de marche en allemand. Ceux qui ne parlaient pas la langue de Goethe devaient faire semblant de prononcer les paroles, afin d’éviter des coups !
Immuablement l’appel du soir reprenait, identique à celui du matin…
Enfin venait le moment tant attendu de la distribution de la soupe quotidienne, faite de pommes de terre, de rutabagas, de choux et de betteraves. Nous recevions un pain, mélange de farine et d’avoine, à partager équitablement en cinq parts égales. Sans véritable couteau, ce n’était pas une mince affaire ! Nous procédions à la pesée avec une balance rudimentaire, confectionnée avec des morceaux de bois et de ficelle !
Je nous revois encore immobiles, affamés, le regard fixé sur ce partage rituel. Chacun avait la certitude que son morceau était un peu plus petit que celui du voisin, ce qui provoquait invariablement des disputes…
De temps en temps nous recevions un minuscule carrée de margarine et deux fois par semaine une mince tranche de saucisson.
La soupe représentait l’essentiel de notre alimentation. A chaque distribution, pour une louche de soupe supplémentaire, des volontaires transportaient à bout de bras un énorme tonneau contenant plusieurs dizaines de litres. Nous nous précipitions pour faire la queue et tendre notre bol pour recevoir notre ration.
Se croyant plus futés, certains attendaient que les premiers soit servis, la soupe devenant au fur et à mesure plus épaisse. Mais il ne fallait pas rater le moment opportun et viser juste. Le fond du tonneau, la meilleure partie, revenait d’office aux Kapos et aux Stubendienst.
Cette nourriture tant attendue était vite engloutie ! Ceux qui avaient le sens de « l’organisation » possédaient une cuillère. Ils pouvaient savourer leur soupe plus lentement et faire durer le plaisir. Quel luxe !
« Le terme « organiser » englobait toutes les formes de débrouillardise, le chapardage, le troc etc.…Ce sens se développait après un certain temps de présence au camp et était indispensable pour prolonger un peu la duré de vie ».
Notre maigre pitance terminée, venait la corvée de « Laüsekontrolle » ! (épouillage) Nous en étions infestés et devions les écraser entre nos pouces. Il fallait surtout prendre soin de n’en laisser échapper aucun. Celui qui avait manqué de vigilance, était aussitôt conduit sous une douche d’eau glacée!
L’hiver 1944 m’a semblé être le plus dévastateur. D’innombrables personnes sont mortes, victimes d’une épidémie de typhus.
Puis, vint un autre fléau : La gale que je n’ai pu malheureusement éviter : des démangeaisons étaient à ce point insupportables que je ne pouvais m’empêcher de me gratter jusqu’au sang ! Pour m’en guérir, j’ai dû échangé ma ration de pain contre un médicament. Il fallait à tout prix éviter l’infirmerie, l’issue était fatale. Régulièrement un certain nombre de ces malades finissaient par être gazés.
Pendant toute la durée de l’hiver une crise aiguë d’arthrite, m’obligea à prendre appui sur des camarades pour sortir au travail, prenant garde de ne pas me faire remarquer. Il me fallait ensuite quelques heures avant de pouvoir plier les genoux et fermer les poings.
Une autre épreuve m’attendait : de fréquentes dysenteries. Affreusement pénibles dans nos conditions d’hygiène et de promiscuité J’ai réussi à m’en débarrasser grâce à des morceaux de pomme de terre carbonisée.
Par chance dès que je le pouvais, je dormais. C’était un besoin irrésistible ! Je m’assoupissais même en marchant. Très longtemps j’avais l’impression d’agir comme un somnambule ! Je dormais dès que je le pouvais, dans n’importe quelle circonstance.
Pour gagner quelques heures d’un précieux sommeil, je prenais un énorme risque. Durant plusieurs jours après l'appel du matin, je retournais en catimini au fond de la baraque réservée aux allemands, moins surveillée et m’allongeais au troisième et dernier niveau de leurs châlits, pour y dormir jusqu'au retour de mes compagnons. Ce manège a duré jusqu’au jour ou j’ai eu la faiblesse de dévoiler mon secret à un de mes camarades. Trouvant l’idée astucieuse il m’a imité, se joignant à moi et ce fut le désastre. Il ronflait tellement qu’il attira l’attention de Bednareck ! Celui-ci avec un plaisir non dissimulé nous assena à tour de rôle vingt-cinq coups de canne sur le postérieur que nous devions compter un à un, suivi d’une heure de génuflexion, bras tendus, dans le froid et la neige de la cour.
Ce genre de punition était monnaie courante. De nombreux déportés s'affaissaient durant ces "exercices" et étaient achevés à coups de schlague par nos tortionnaires qui s’acharnant toujours avec un plaisir sadique, sur leurs victimes à terre.
Longtemps le bas de mon dos est resté douloureux et m’obligeait à dormir sur le ventre. Ainsi s’est terminé le bienfait de ces quelques heures de sommeil volées.
Les convois des juifs hongrois commencèrent à arriver. A raison de 10.000 par jour, souvent plus. Seul un petit nombre échappait à la mort dès leur arrivée. Les fours crématoires avaient beau fonctionner sans relâche, jour et nuit, il était impossible de les réduire tous en cendres…
Il me restera toujours en mémoire le jour où, sorti trop tôt pour aller travailler, j’ai vu défiler devant moi un de ces convois. On obligea notre commando à se coucher dans le fossé avec l’interdiction absolue de leur adresser la parole.
Des familles entières en longues colonnes passaient sous nos yeux. Extenuées, assoiffées, chargées de bagages, croyant aussi naïvement que nous, se rendre dans un camp de travail. A leur tête il y avait un groupe de ’hassidim, avec leurs longs manteaux et chapeaux noirs, entourant leur Rabbin. L’un d’eux pieusement portait dans ses bras, serré sur son cœur comme un enfant fragile, une Thora.
Confiants, presque sereins, murmurant des prières, ils s’acheminaient vers les chambres à gaz, vers la mort.
Heureusement ils n’ont pu voir nos regards remplis d’effroi et de désespoir.
En mai 1944, après sept mois passés à Birkenau, j’ai quitté cet enfer…pour aller enfin au camp de Bobrek, l’usine que nous y avons construite était terminée.
Du premier groupe d’une cinquantaine de spécialistes, sélectionné par Bonzius dans la quarantaine, nous n’étions plus que vingt !
Enfin nous échappions à l’odieuse emprise de Bednarek et aux interminables appels du matin et du soir. Soulagé de ne plus subir les fréquentes sélections, de nous trouver loin des chambres à gaz et fours crématoires. De ne plus respirer l’entêtante odeur que les fours dégageaient mais aussi nous trouver éloignés de l’orchestre au son duquel nous partions et revenions du travail.
Sont venus se joindre à nous environ deux cent cinquante hommes et trente-cinq femmes. Celles-ci se trouvaient dans un bâtiment séparé de celui des hommes par un grillage.
Après avoir travaillé durant vingt mois à l’extérieur, je me trouvais pour la première fois à l’abri des intempéries et des violences permanentes.
La nourriture était légèrement améliorée et le plus apprécié et inattendu des changements fut un dimanche de repos sur deux.
Les gardiens étaient moins agressifs, le Commandant du camp, le SS Loukachek semblait avoir déversé sa hargne sur des précédents détenus. Ses préoccupations majeures étaient de ne pas être envoyé au front russe et trouver assez de boissons alcoolisées pour se saouler.
La présence quotidienne d’employés civils de l’entreprise Siemens-Schuckert et leurs besoins impératifs d’une production régulière ont contribué à nous rendre la vie moins dure.
Comme ancien, j’ai eu le privilège de pouvoir choisir la taille de la machine sur laquelle je devais travailler. J’ai choisi la plus petite, croyant pouvoir la maîtriser plus facilement. Cette appréciation était fausse, la dimension n’avait aucun rapport avec la difficulté des produits à réaliser, bien au contraire.
Lors de la fabrication de ma première pièce, je me suis trompé de dix millimètres. Cette énorme erreur m’a valu un sévère avertissement du contrôleur allemand :
- «Une deuxième faute et tu te retrouveras à Auschwitz ! »
Sa menace fut efficace, je ne me suis jamais plus trompé !
Des relations plus confiantes, plus solidaires s’étaient établies entre nous. La présence des femmes a grandement contribué à changer l’atmosphère et nous a réconfortés. Elles avaient toutes un comportement admirable et une grande dignité. Pourtant, leur vie dans cet univers était infiniment plus éprouvante que pour les hommes.
Mon amie Thérèse Glowinsky, maintenant notre doyenne, lorsqu’elle fut arrêtée a laissé ses trois jeunes enfants et son mari en France. Combien était grande l’inquiétude de ces femmes et de ces hommes qui ont du ainsi laisser leur famille à l’abandon. Ils vivaient dans la peur permanente qu’à leurs tours ces enfants ou le mari, seraient aussi arrêtés et déportés.
Thérèse, malgré son immense chagrin et son inquiétude, inlassablement encourageait ses compagnes à persévérer dans la lutte pour la survie !
En mai 1944 avec les convois N° 71 et 73 la famille Jacob fut déportée. Monsieur Jacob et son fils ont été envoyés dans le camp peu connu, de KAUNAS en Lituanie, pendant que Madame Jacob et ses deux filles, Marion et Simone, au camp de Birkenau.
Stenja, la redoutable responsable du camp de femme, (condamnée pour ses crimes après la libération et à la pendaison), se tenait près du portail, remarquant Simone, qui avait alors dix-sept ans et lui dit :
-« Tu es trop jeune et trop belle pour mourir, je vais t’envoyer quelque part où tu auras plus de chance de « t’en tirer » ! -
Avec bravoure, Simone sans prendre garde au risque qu’elle encourait, répondit :
-«Mais ma mère et ma sœur doivent rester avec moi» ! –
Aussi surprenant que cela puisse paraître la fameuse Stenja consentit, bien que visiblement Madame Jacob, à la suite d’une opération subie peu avant sa déportation, était très amaigrie et d’une grande faiblesse. Ainsi, le courage et la beauté de Simone ont permis à sa mère et à Milou d’être affectées (avec trois autres déportées) au commando Siemens-Schuckert, à Bobrek.
Une sœur aînée de Simone, Denise, a été déportée comme résistante, elle est heureusement revenue. Madame Jacob est décédée après l’évacuation d’Auschwitz, Milou a trouvé accidentellement la mort quelque temps après la guerre .
Simone m’a profondément ému et impressionné par sa beauté, son sérieux, ses yeux clairs d’un bleu pur, voilés de tristesse. Sa ressemblance avec ma sœur Erika me la rendait plus précieuse encore !
A son retour, après ses études, Simone est devenue l’épouse d’Antoine Veil ; mère de famille de trois garçons, grand-mère et arrière-grand-mère, ce dont elle est très fière.
Simultanément elle a commencé une carrière politique incomparable.
Elle a su malgré une forte opposition, faire adopter cette loi, qui se trouve encore associée à son nom.
Puis elle est devenue la première présidente du Parlement européen. Après plusieurs fonctions ministérielles elle siège à présent parmi les neuf membres du Conseil Constitutionnel.
Par l’exemplarité de sa vie, elle est avec quelques autres survivants connus la preuve incontestable à quel point le monde, dans toute sa diversité, a été privé de la potentialité d’intelligences, d’érudition et de savoir-faire, par le brutal assassinat des femmes des hommes et des enfants, sans autres raisons que celles d’exister et être juif.
Ces propos ne diminue naturellement en rien notre douloureux souvenir pour les autres victimes de la Shoah pour lesquelles nous gardons toujours une grande place dans notre mémoire.
Pour les déportés de France, Simone Veil représente avec dignité et courage le flambeau de la mémoire.
Depuis notre retour nous nous voyons régulièrement, liés par une indéfectible amitié. A chacune de ces rencontres les souvenirs de là bas émergent immanquablement.
Dans les ténèbres de notre existence, dans ce tunnel au bout duquel n’apparaissait aucune lueur d’espoir, il m’est arrivé à Bobrek la chose la plus inattendue :
Mon premier amour ! C’était un sentiment que je n’avais jamais connu auparavant.
Parmi les femmes du commando, une jeune fille a tout particulièrement attiré mon regard. Elle était petite, brune, mignonne et très discrète. J’ai vaincu ma timidité pour lui parler au travers du grillage. Elle s’appelait Bluma Dab et venait d’Anvers.
Dès lors elle occupa toutes mes pensées.
Ses compagnes nous observaient avec bienveillance, amusées et heureuses pour nous ! Mon amour platonique les attendrissait.
Aujourd’hui encore, avec Simone il
nous arrive d’évoquer cette histoire si romantique et surtout les
circonstances dans lesquelles cela c’est déroulé.
Un jour Bluma a traversé seule la cour devant l’usine. Sans hésiter j’ai arrêté
ma machine et suis sorti la rejoindre…
Inconscients de notre environnement, nous nous promenions!
Le coup de sifflet strident du commandant SS stupéfait, nous a ramené à la triste réalité.
Il m’a interpellé en hurlant :
-« Tu te crois où ? Tu es en train de commettre une très grave infraction ? Attends-toi à une sévère punition après l'appel du soir ! »
Cet incident s’est finalement soldé par un coup de pied, que j’ai réussi à esquiver. Par bonheur, Loukachek ce jour-là, contrairement à ses habitudes, n’était pas saoul…
Avec le recul, je réalise que cet amour a fait renaître en moi le goût du « rêve », de l’espoir et m’a été de toute évidence d’un réconfort certain.
Avec un morceau de tissu rayé « organisé », je m’étais confectionné un col pour ma chemise et amélioré la forme de mon béret. Sans doute pour lui plaire et rendre mon aspect plus seyant. Ces préoccupations vestimentaires n’avaient naturellement pas échappé à mes camarades.
Bluma a survécu. Après la libération j’ai reçu de ses nouvelles. Elle s’était mariée, avait eu un enfant. Puis curieusement ce fut le silence... je ne sais pas ce qu’elle est devenue.
De temps en temps, des scènes cocasses et dérisoires se produisaient. Un matin aux lavabos je fus témoin d’une parodie inattendue. Quelques déportés, avocats, professeurs, médecins se saluaient en s’inclinant se donnant leur titre respectif :
-« GUTEN MORGEN HERR INGENIEUR ! »-
-« GUTEN TAG HERR DOKTOR! »-
-« GUT GESCHLAFEN HERR PROFESSOR ? »- (Avez-vous bien dormi Monsieur le professeur ? )
Dans ce monde absurde voulaient-ils se rappeler celui qui était le leur, hier ? Se révolter contre l’humiliation et l’anonymat? Ou tout simplement se prouver qu’ils « existaient » encore !
C’était le triste spectacle du passé et des frustrations présentes.
D’autres passaient leurs temps de repos à se rappeler les plats succulents préparés par leurs femmes ou leurs mères, échangeant même des recettes. Ils en parlaient avec tant de délectation qu’ils se donnaient l’illusion de les savourer !
Mon voisin de lit, Zev, d’origine polonaise parlait l’allemand et nous avions beaucoup d’affinités. Nous sommes devenus amis et le sommes toujours restés.
Durant nos heures de travail et malgré le risque encouru, nous fabriquions des briquets que nous échangions pour de la nourriture avec les civils qui travaillaient avec nous.
Bien entendu notre rendement en pâtissait, mais notre ami Nussbaum, l’ingénieur chargé du contrôle, s’arrangeait pour que le nôtre soit quand même suffisant.
Apprenant en août 1944, la libération de Paris, nous ne pouvions dissimuler notre joie. Dès lors nous pressentions que des changements allaient bientôt se produire, sans toutefois pouvoir imaginer en quoi. Evidement l’événement le plus souhaité était la victoire des alliés et l'écrasement du régime nazi.
Vers la fin de cette même année, nous entendions de temps en temps, en nous réjouissant, les sirènes annonçant le survol des avions alliés.
Mais ni la voie d’accès par chemin de fer ni les camps d’Auschwitz, considérés par les Alliés comme n’étant pas des objectifs militaires, furent bombardés.
Il est certain que ces bombardements auraient entraîné de nombreux morts parmi les déportés. Mais en même temps peut être une délivrance !
Le vœu de Samson Hagibor (Bible) rendu aveugle par la trahison de sa femme et prisonnier de ses ennemis, demandait à Dieu de lui rendre pour une fois encore sa force perdue, afin de pouvoir ébranler les colonnes du palais auxquelles il était attaché, quitte à mourir en même temps que les Philistins, ses ennemis. »
Le jour de Yom Kippour de cette année, j’ai jeûné. Persuadé, quoi qu'il advienne, que ce serait mon dernier Kippour passé au camp !
Le comportement des gardiens à notre égard avait changé.
Loukachek nous a même demandé d’improviser une fête pour le jour de l’an.
Eric Altman, né en Allemagne, âgé de 35 ans, fut chargé d’organiser la soirée et le fit avec brio !
Quelle singulière destinée que la sienne ! Dès l’arrivé des nazis au pouvoir, il réussit à quitter Berlin pour la Palestine. En 1939 il vient en vacances en France, surpris par la guerre il s’engagea dans la Légion étrangère. Démobilisé après l’armistice, il se trouva dans l’impossibilité de rentrer chez lui et fut déporté en 1942.
La différence d’âge entre nous deux me rendait le tutoiement difficile. Travaillant un jour sur le même chantier, je l’ai interpellé "Herr Altman" Monsieur ….
Un SS qui m’a entendu s’est exclamé :
-"Ici, il n'y a pas de HERR ! Où est-il ? Je veux le voir !"»-
Eric a reçu deux gifles magistrales, dont il se souvenait au point de raconter cette scène avec forces détails à ma jeune épouse, quand nous l’avons rencontré à Lyon après la guerre.
Quelle regrettable sottise de ma part, avoir oublié que nous n’étions plus dans un monde civilisé.
Le soir du 31 décembre, devant un parterre de SS, assis impeccable dans leurs uniformes, derrière eux nos camarades, curieux et anxieux à la fois, ont assisté à ce spectacle quelque peu surréaliste !
Eric a commencé le programme par une petite histoire fort téméraire et avec son accent berlinois légèrement accentué, il fit preuve de courage !
«Un moineau, perché sur un arbre, grelottait, mourant de froid et de faim. Lorsqu un cheval laissa tomber une crotte bien chaude. Tout heureux le moineau s’y précipita se mit à picorer, à se réchauffer et commença à gazouiller et à pépier. Un épervier l’apercevant, vola vers cette proie et le dévora.
L’histoire a plusieurs morales :
A) Celui qui te met dans la merde, n’est pas fatalement un ennemi !
B) Celui qui t’en sort, n’est pas fatalement un ami !
C)Mais il est certain quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne faut pas chanter !
Curieusement il n’y a eu aucune réaction de la part des nos gardiens, cependant cette histoire, devenue un classique depuis, dite face à des SS est probablement unique dans les annales de la déportation !
Zev et moi, avons chanté en hébreu :
«Baa menu’ha léagéa...
« La sérénité viendra pour les combattants épuisés…
Fort heureusement la traduction ne fut pas demandée.
Gilbert Michlin un de nos amis, a récité par cœur la fameuse tirade d’Harpagon(personnage de « l’Avare » de Molière).
Le « spectacle » s’est poursuivi dans un calme peu coutumier de nos gardiens. Se sont-ils seulement rendu compte que cette manifestation prouvait combien notre moral s’était amélioré !
Dès la fin de l’année 1944 et à partir de 1945, les bruits de bataille se sont rapprochés. Les avions alliés survolaient fréquemment la région. L’armée russe semblait ne pas être loin.
Le 18 janvier 1945, à deux heures du matin nous avons été réveillés et informés de notre imminente évacuation. Sortis dans la cour, par moins 25°, c’est seulement à dix heures du matin que l’ordre de marche est intervenu !
Pendant cette attente les réserves de nourriture furent distribuées. Nous avons reçu chacun plusieurs pains, un cube de margarine et du sucre en poudre. La faim nous a fait dévorer aussitôt un maximum de cette nourriture exceptionnellement reçue et avons mis le reste dans notre musette.
Ce jour fut le début de :
«La marche de la mort».
Enveloppés dans notre couverture, portant notre gamelle et la musette devenue précieuse, nous avons rejoint douze kilomètres plus loin les détenus du camp de Buna-Monovitz.
A l’approche d’Auschwitz, le camp principal, nous avons été saisis d'une immense frayeur. Etait-ce là le terme de notre marche?
Quel fut notre soulagement lorsque nous avons dépassé ce lieu maudit !
Plusieurs milliers de déportés, formaient une pitoyable colonne, se traînant sur les routes enneigées de la Haute Silésie en direction de l’Allemagne.
Finalement les Nazis ramenaient les juifs dans le Reich, alors qu’ils avaient tout fait pour s’en débarrasser et le rendre «Judenrein» ! (Sans Juifs) (Expression qui a été employée pourla première fois par un club cycliste autrichiens en 1926.)
Cette première journée de marche fut rude, arrivés à Nikolaëff, on nous a permis de prendre un peu de repos dans une grange. Nous y sommes entrées, non sans appréhension. Nous nous attendions en permanence au pire de la part des Nazis.
Avaient-ils un nouveau plan pour nous supprimer ?
Nous l’avons appris au retour, que quelques audacieux, originaire de la région se sont cachés sous la paille et ont réussi leur évasion, après ce court repos.
Au fur et à mesure de la marche, la neige collait à nos semelles de bois et ne cessait de s’épaissir. En se détachant nous nous tordions les chevilles !
Après quelques kilomètres, notre épuisement était tel, que la nourriture si précieuse était devenue un fardeau. Avec regret, nous avons jeté une partie de ce bien, sur les routes enneigées.
Dès le départ j’avais pris Bluma en charge, la soutenant, portant sa musette et sa gamelle avec les miennes. Après quelques heures de marche, extenuée elle s’est effondrée sur les bords de la route.
S’arrêter était de la pure folie ! C’était ou mourir de froid ou plus sûrement être fusillé par les gardes ayant pour mission de ne laisser aucun survivant derrière eux.
Un de ceux là était déjà devant nous avec son fusil, nous intimant l’ordre de continuer. J’ai réussi à le convaincre de nous accorder un moment de répit, lui promettant de rejoindre notre groupe sans trop tarder. A mon étonnement il accepta.
Voulant profiter de cette aubaine, j’ai proposé à Bluma de nous évader. Son refus m’a consterné.
-« Je t’en prie Bluma écoute-moi, fait encore un effort, jamais plus une occasion pareille se présentera». !
-« Comprends-moi, je veux essayer de retrouver mon frère, je suis sûr qu’il se trouve avec ceux de Buna-Monowitz » me répondit-elle.
Dépité j’ai cédé et nous avons finalement rejoint la colonne qui traînait lamentablement sur les routes, ignorant où cette marche nous conduirait.
Le plus surpris en nous voyant fut sans aucun doute Loukachek, qui s’est exclamé :
-« Imbéciles, que faites-vous encore ici »?
Trébuchant, nous avons atteint à bout de forces, le camp de GLEIWITZ, où régnait une atmosphère de panique. Tout au long des 70 km que nous avons parcourus, il est impossible de dénombrer combien de déportés ont été vaincus par leur épuisement et se sont affaissés dans la neige et achevés à coup de fusil.
Les SS étaient d’une inquiétante et alarmante nervosité.
Bluma a par chance pu trouver la baraque de ses compagnes, tandis que j’ai usé mes dernières forces pour aller de baraque en baraque à la recherche de son frère, appelant sans cesse « DAB » ! Miraculeusement, une faible voix a enfin répondu à mes appels.
-« Je suis là, c’est moi Dab » !
Je lui signalais sans même le voir :
-« Ta sœur est ici et se trouve dans la baraque des femmes » !
Me sentant libéré de mes responsabilités envers Bluma, je décidai de m’évader à la première occasion.
Le temps précieux perdu pour trouver son frère a fait qu’il m’était impossible de pénétrer dans une baraque pour m’y abriter, elles étaient toutes bondées, il n’était même pas possible d’entrouvrir les portes...
Comme tant d’autres je me suis effondré à l’extérieur et suis tombé dans un profond sommeil !
Réfrigéré je me suis soudainement réveillé !
Mon premier réflexe fut de vérifier si le pain que j’avais mis sous ma tête se trouvait toujours là. Atterré, j’ai constaté sa disparition. Mes voisins de droite et de gauche ne bougeaient plus, ils s’étaient endormis pour toujours, échappant aux souffrances qui nous attendaient encore…
J’aurais pu subir le même sort et durant quelques brefs instants je les ai enviés pour cette mort, somme toute paisible !
Tant bien que mal je me suis levé pour faire quelques mouvements et me réchauffer.
Dans l’obscurité j’aperçus une carriole non surveillée, chargée de victuailles, sans me préoccuper des risques j’ai grimpé dessus pour me saisir d’un pain et le fourrer rapidement dans ma musette.
Au petit matin, j’ai retrouvé Zev et Ignace. Le même soir, les SS, accompagnés comme à l’accoutumée de leurs chiens, nous ont entassés dans des wagons à charbon à ciel ouvert, à coups de crosses et criant toujours « Schnell, schnell ».
Debout, serrés les uns aux autres, pouvant à peine bouger, cependant qu’un prisonnier russe, avait réussi en usant ses forces à s’asseoir entre mes jambes. Insidieusement il me pinçait les mollets, mais à moins de me tenir sur une seule jambe je ne pouvais, faute de place, la mettre ailleurs. Je ne voyais de cet homme que sa large nuque et craignais qu’il se saisisse de ma précieuse musette. Cet énergumène était prêt à tout. Finalement je lui dois d’avoir précipité ma fuite. J’ai averti Zev, qui se trouvait près de moi et il a aussitôt accepté de me suivre, Ignace trop affaibli refusa, craignant être une charge pour nous.
Nos voisins entendant notre conversation, nous ont donné, leur avis, guère encourageant sur l’opportunité de notre projet!
-«Vous êtes complètement « mechuge » !(fous) !
« Et où irez vous par ce froid et la profondeur de la neige » ? Et de plus dans ce foutu pays » !
D’autres disaient :
-«Il ne faut pas les laisser faire ! On va tous être tués à cause de ces inconscients» ?
Enfin égoïstement :
-« Mais qu’ils partent ! Cela nous fera un peu plus de place ! »
Un train se trouvant à l’arrêt sur la voie parallèle, pendant que le nôtre ralentissait, ne tenant nullement compte ce qui se disait, poussé par une volonté farouche, marchant par moments littéralement sur les corps pour atteindre le bord du wagon, j’ai sauté dans le vide, amorti par l’épaisse couche de neige !
Accroupi sous le train à l'arrêt, j’ai vu le nôtre s’éloigner et Zev ne m'avait toujours pas rejoint. Saisi de panique, angoissé à l’idée de rester seul, je fus tenté durant une fraction de seconde par l’idée absurde de courir et rejoindre mes compagnons d’infortune dans le train dont les lanternes rouges s’éloignaient.
Enfin j’ai aperçu quelqu’un rouler dans la neige, c’était Zev. Comme le temps écoulé entre mon saut et le sien m’avait paru interminable ! Etre à deux pour affronter l’aventure, comme la nôtre, donne un peu plus de force et de courage !
Il est vrai que je me suis évadé avec l’espoir de survivre, mais j’étais aussi animé par une autre motivation, celle, d’avoir choisi librement ma mort en cas d’échec et de quitter ce monde un peu à la manière d’un soldat mourant sur un champ de bataille...
Cette issue me paraissait de loin préférable à celle à laquelle nous étions en réalité promis.
Plusieurs jours durant nous avons marché dans la forêt, espérant bien nous diriger en direction de l’est !
Nous avions décidé de dormir à tour de rôle, mais à peine allongés nous tombions tous les deux dans un profond sommeil. Ce sont les grelottements de Zev qui m’ont réveillé. Vivement je l’ai secoué, ce sommeil aurait pu être son dernier ! Nous nous sommes péniblement levés, nos membres tout endoloris et engourdis. Avec beaucoup de mal nous avons arraché notre couverture collée au sol par le gel.
Pour toute nourriture nous faisions fondre un peu de neige dans nos mains pour la boire et mangions parcimonieusement mon pain qu’il fallait casser, tant il était devenu dur.
Lentement, péniblement nous avancions, ayant la sensation d’être transparent, littéralement anesthésiés par le froid !
Il fallait au plus vite sortir de cette forêt enneigée. Avec précaution nous nous sommes rapprochés de la route pour y chercher de l’aide. Apercevant une femme seule et malgré la crainte d’être dénoncés, nous sommes allés vers elle. Effrayée par notre aspect, Zev en polonais a su la rassurer et lui a fait part de notre détresse. Emue, cette brave paysanne nous a promis de nous secourir et de nous apporter à manger.
Elle a tenu sa promesse, revenant un peu plus tard de son village proche avec deux grandes bouteilles de café au lait chaud et du pain tartiné au saindoux !...
Cette boisson chaude, cette première vraie nourriture, nous a ressuscités. Etonnée et souriante elle prenait part à notre joie, semblant la comprendre et compatir…
Quelle chance inespérée de l’avoir rencontrée sur notre chemin ! Brave et courageuse inconnue, sait-elle seulement que sans elle, nous serions probablement morts ?
En partant, elle nous a promis qu’un de ses voisins amis viendrait nous chercher pour nous offrir un abri pour la nuit.
Patiemment, réconforté, nous avons attendu lui faisant confiance. A la tombée du jour, un paysan est venu avec sa carriole et nous a emmené chez lui. Il expliquait à Zev que son amie lui avait recommandé de bien nous nourrir. Il faisait bon dans la pièce de la petite ferme où un poêle répandait un peu de chaleur. Sur la table nous attendait une casserole fumante avec des pommes de terre, mêlées à des morceaux de lard. Assis face à face, Zev et moi souriions en nous réjouissant de ce festin. Nous avions tout avalé sans laisser la moindre miette !
Le brave homme stupéfait devant notre appétit vorace, répétait sans cesse les mêmes mots :
-« Böze moy, Böze moy….-( Mon Dieu, mon Dieu….)
Repus, heureux, nous avons passé une nuit au chaud et d’un vrai sommeil réparateur !
Au réveil, il nous a donné en échange de nos pyjamas rayés, trop voyants, des vêtements «civils », très usagés et nous a demandé de partir. La présence de soldats allemands dans le village l’inquiétait, tout comme nous !
Chaleureusement nous l’avons remercié et avons quitté cette ferme accueillante pour retourner nous cacher dans la forêt.
Le front se rapprochait rapidement, le bruit des canons et le tir des mitrailleuses devenaient de plus en plus audibles, à chaque instant nous risquions de nous trouver face à des soldats allemands en retraite. Prudemment nous sommes retournés la nuit venue au village pour nous glisser discrètement dans une cave à charbon, repérée la veille et y avons dormi..
A l’aube nous avons sursauté en entendant parler russe. Sortis de notre cachette nous nous sommes trouvés en présence d’une patrouille de jeunes soviétiques qui nous a accueillis avec méfiance. Zev en polonais mêlés de quelques mots de russe, a heureusement réussi à expliquer notre présence et à leur inspiré confiance.
Mon ami et moi nous nous sommes embrassés et avons remercié ses jeunes et courageux soldats qui nous avaient rendu la LIBERTE !
Hissés sur un char, ils nous ont déposé dans la ville de Gleiwitz qu’ils venaient tout juste de conquérir.
Nous étions enfin LIBRES, débordants de reconnaissance pour nos sauveteurs.
Nous étions enivrés par ces moments tant attendu.
Ivres de BONHEUR…
Le combat faisant encore rage, nous avons au plus vite quitté la ville en flammes.
Une centaine de kilomètres nous séparaient de Cracovie, la ville où était né Zev. Il était sûr d’y retrouver des amis, susceptibles de nous venir en aide. A pied ou en Camions-stop nous nous sommes mis en route.
Allant de ferme en ferme, nous quémandions de quoi manger et un endroit pour dormir.
Un matin, quittant le paysan qui nous avait hébergé, celui-ci nous a demandé sur un ton persifleur :
-« Dites moi vous deux, vous avez bien quelque chose à vendre ? ».-
-« Rien » !- Répondit sèchement Zev !
-«C’est bien la première fois que je vois des juifs qui n’ont rien à vendre ! »
Zev a pâli de rage, l’explication donnée, j’ai compris sa colère.
Les occupants nazis avaient beau avoir été chassés, mais ils avaient réussi à accentuer l’antisémitisme qui régnait dans ce pays.
A partir de cet incident nous avons jugé plus prudent de ne pas mentionner nos origines. Je me suis fais passer pour Français et Zev pour pur Polonais et parlions en allemand en chuchotant quand nous étions seulement en tête-à-tête.
Enfin nous sommes arrivés à Cracovie, qui venait d’être depuis peu libérée.
Heureusement Zev a retrouvé ses amis qui nous ont chaleureusement accueillis dans leur appartement cossu. Aucune trace de la guerre n’était visible, rien ne paraissait les avoir atteints.
Alors soudainement je pris conscience que LA VIE s’était seulement arrêtée pour nous, aux portes d’Auschwitz. Tandis qu’ailleurs elle avait continué, parfois dans la quasi-indifférence de nos souffrances.
A peine arrivé, surpris et ému, Zev apprend par ses amis que sa sœur est en vie !
Déportée en même temps que lui du Ghetto de Bochnia, aussitôt arrivée à Auschwitz, alors que tous furent débarqués, elle a réussi à se cacher et à ressortir dans ce même train.
Avec l’aide de la résistance polonaise et après bien des embûches, elle est arrivée en Palestine en 1943 !
Zev exultait ! Sa sœur était une véritable héroïne…c’était un exploit hors du commun. Il brûlait d’impatience de la rejoindre le plus rapidement possible, ce qu’il fit. Il s’engagea ensuite dans l’armée et participait à la création de l’Etat d’Israël !
Pendant les semaines de notre convalescence à Cracovie, nos pensées allaient souvent avec anxiété vers ceux qui étaient restés dans le train, au moment de notre évasion et tous les sévices qu’ils devaient certainement subir…
Ici rien n’avait été organisé pour nous accueillir. Nous faisions la queue toute une journée pour recevoir une boule de pain, distribuée par une œuvre de charité.
Je me refusais à accepter cet état de mendicité ! Il nous fallait coûte que coûte trouver du travail.
Les amis de Zev, nous ont prêté une carriole et un cheval et nous sommes devenus «déménageurs ».
Dès le premier jour nous avons laissé dégringoler une armoire du haut d'un escalier…la voir dévaler les marches, se démantibuler à la fin sa de chute a vite mis fin à cette première activité. Manifestement, nous n’étions pas encore assez vigoureux pour ce métier.
Il nous a fallut trouver un travail plus adapté à notre état physique. Nous étions naturellement démunis de tout. Avec le premier argent gagné, j’ai acheté au marché aux puces une solide paire de chaussures, à triples semelles, mais de quatre pointures trop grandes ! -Quelle jouissance d’avoir enfin les pieds au sec !-
En prenant la fuite, les Allemands avaient abandonné de nombreux appartements qu’ils occupaient ici. Nous avons profité pour nous installer dans un de ces logements, totalement pillé et vidé. Affichant simplement sur la porte « Mischkana zayente » ! (Appartement occupé.)
Lors de mon arrivée, je suis allé me faire enregistrer auprès des autorités soviétiques. Comme seule preuve de mon identité je présentais mon tatouage !
J’ai très vite compris que si je voulais retourner en France pour y retrouver mon père et ne pas être rapatrié en Autriche, je devais absolument changer ces renseignements. De retour au bureau soviétique, prenant soin de ne pas me trouver nez à nez avec le même fonctionnaire, j’ai déclaré cette fois être Français, me nommer Paul Crayol et être né à Revel.
J’ai ainsi pris l’identité, sans l’avoir connu, de l’homme pour lequel j’avais tant d’estime.
A mon regret il m’a fallu du coup me séparer de mon cher compagnon et rejoindre les prisonniers de guerre français, les quelques rares déportés et les STO, (Service de travail obligatoire) qui étaient regroupés dans une caserne sous la garde de militaires soviétiques.
La saleté, la promiscuité, me rappelaient de trop mauvais et récents souvenirs, l’habitude étant prise, je n’ai pas résisté à l’envie de m’évader une nouvelle fois. Je « fis la belle » pour retourner dans « notre appartement ». J’allais ensuite régulièrement à la caserne pour demander quand aurait enfin lieu le retour ? Conscient que « Rapatriement » ne convenait pas dans mon cas !
Finalement le quinze avril 1945 j’ai quitté Cracovie. Les adieux avec Zev, ne furent qu’un au revoir ! Nous nous sommes promis de nous retrouver dès que cela serait possible.
Depuis nous ne nous sommes jamais perdus de vus !
Notre voyage en direction d’Odessa, dura huit jours et fut assez inconfortable. Dans un train militaire russe, bringuebalé, je me sentais affreusement fatigué. Aussi, jusqu’à l’arrivée, ai-je cherché refuge dans le sommeil. Epuisé, mes pensées ailleurs, je n’ai absolument rien vu de cette ville !
Contrairement au manque de structure d’accueil à Cracovie, ici notre arrivée était organisée. Confortablement logés et bien nourris. A mon plus grand plaisir, oublié depuis longtemps, j’ai pu prendre une douche chaude avec du vrai savon et cette fois rester aussi longtemps que je voulais sous l’eau ruisselant le long de mon corps, une réelle volupté.
Seul fâcheux désagrément et pas le moindre, durant ces moments si agréables, les poches de mes vêtements furent vidées de leur contenu par les surveillants russes. Imprudemment j’y avais laissé le peu d’argent qui me restait de Cracovie. Je pestais, car je me trouvais de nouveau complètement démuni.
Pour clore la soirée, après le repas nous avons été conviés à l’Opéra.
Ce fut pour moi une première…
Le lendemain nous embarquions sur un bateau militaire anglais et partions pour la France.
La nourriture y était bonne et abondante, mais le mal de mer ne m'a pas permis de l’apprécier pleinement. Ce n’est pas l’envie qui me manquait.
Du pont j'ai pu contempler les espaces sans limite, respiré l'air pur à pleins poumons, me laisser caresser par le vent et rêver le soir devant un ciel constellé étoiles. Ma renaissance commençait !
Longeant les côtes de la mer noire, nous avons traversé le détroit des Dardanelles et aperçu un peu plus tard la baie de Naples.
Ce fut ma première et imprévisible croisière !
Nous avons finalement débarqué le premier mai 1945 à Marseille. J’avais entre temps tenté d’expliqué à l’officier de notre escorte, mais en vain, la raison de ma fausse déclaration d’identité. A l’arrivée, me suspectant, il m’a remis entre les mains de deux gendarmes. Piteux incident qui a grandement diminué ma joie du retour, tout en me rappelant de désagréable souvenirs! Pour contrôler mes origines, les autorités ont fait appel au comité d'accueil juif. J’ai très simplement demandé un livre de prières. Par le plus grand des hasards, je l’ai ouvert sur le psaume du roi David :
Hinne ma tov umanaim chevet achim gam yachat !
« Ah qu’il est bon et agréable d’être enfin entouré par ses amis »
La personne qui m’écoutait lire a continué en hébreu, formant une bénédiction si souvent répétée par ma Grand-mère :
Mazel et bracha ! Shalom !
Que la chance soit avec toi ! Sois béni et va en paix !
Après une courte visite médicale, j'ai reçu un titre de transport, un peu d’argent et j’ai pu retourner à mon village de Revel.
MON RETOUR
Le trajet de Marseille à Revel me paraissait interminable. Mon esprit vagabondait : et si par un miracle insensé Erika était encore vivante ? Eventualité si peu probable ! Mais en revanche je retrouverais certainement mon père. Il aurait vieilli et serait affaibli par la maladie et l’inquiétude. Mais il serait là ! Il m’attendrait sur le quai de la gare.
Lors de notre séparation j’avais vu pour la première fois ses larmes couler. Aujourd’hui il serait ému de bonheur en me serrant dans ses bras.
J’étais impatient de retrouver à nouveau l’amour et la protection paternelle qui m’avaient si cruellement manqué ces dernières années.
Derrière la fenêtre, le paysage familier et paisible défilait sous un soleil radieux. Enveloppé par sa douce chaleur, mon esprit remontait le temps. Me revenait en mémoire au rythme du train, le souvenir de mon premier contact avec la France : son accueil si généreux – le sentiment illusoire d’avoir gagné un lieu sûr et protégé – mais également sa trahison.
Le train à peine arrivé en gare de Revel, je cherchais de tous côtés mon père. Mais il n’y avait personne pour m’accueillir. A ma grande déception se mêlaient mon inquiétude.
Je ne m’attardais pas et me rendis aussitôt à Padouvenc Notre Dame, le quartier où habitaient la plupart de mes amis.
Tata Crayol était chez elle. Mon arrivée ne semblait nullement la surprendre : la Mairie l’avait avertie de ma libération sans lui préciser le jour de mon retour.
Les traits de son visage s’étaient creusés. A son regard empreint de tristesse, de la façon affectueuse dont elle mit ses bras autour de mes épaules, j’ai compris que Papa n’était plus de ce monde. Avec des mots doux et tendres, elle me raconta sa détresse :
Quelques semaines après notre départ, il avait été libéré du camp de Noé et dés son retour à Revel, admis à l’hospice. Il devait probablement connaître l’existence des camps d’extermination, aussi avait-il cessé de prendre soin de sa santé qui déclina rapidement.
Tata Crayol m’a assuré cependant qu’il était entouré de beaucoup d’amitié. Mais elle devait certainement ignorer qu’à l’hospice, pour recevoir un second verre de lait, une religieuse l’obligeait à réciter l’Ave maria !
J’ai appris ce détail par mon ami Jules, fils d’une famille juive réfugiée à Revel, que j’ai retrouvé à mon retour. Le sentiment d'humiliation qu’avait suscité en lui cet incident était resté aussi vif qu’au premier jour. Je reste par l’attitude de cette religieuse profondément indigné.
Le père de Jules a été arrêté et déporté avec le dernier convoi en juillet 1944. Sa mère, décédée peu après, laissait deux jeunes orphelins. Jules, bien qu’agnostique, s’interdit en souvenir de son père, de fumer le samedi. Ce geste n’est pas un geste religieux. Il est purement symbolique.
Ne pas fumer le samedi en souvenir d’un père s’inscrit dans la même perspective que de continuer à se dire juif et à porter son nom même lorsque l’on a perdu la foi. Etre juif après Auschwitz, ce n’est pas croire obligatoirement en Dieu, ou respecter ses Commandements, c’est être conscient, c’est se souvenir.
A Auschwitz ce n’est pas qu’un peuple que Hitler voulait détruire, ni même « simplement » une religion, mais la conscience de l’humanité.
Lentement, Tata Crayol et moi avons pris le chemin du Cimetière. Sur sa tombe, plantée dans la terre une petite planche portait le nom de mon père et la date de son décès.
J’avais vingt ans, j’étais orphelin. Seul, je devais m’engager sur le chemin difficile de la vie.
On cesse d’être un enfant, à la mort de ses parents, on devient adulte. Pour moi cette étape était déjà franchie par mon séjour dans les camps.
Mes amis m’ont réconforté par leur sollicitude. Plus particulièrement la famille Brunel qui habitait à présent dans une ferme plus spacieuse. La gentille Elise insistait pour me servir abondamment de son savoureux cassoulet et de son foie gras, essayant à sa manière d’alléger le poids de mon deuil. Aussi, lorsque, à mon retour, la Mairie m’a fait cadeau d’un cochonnet, la restriction alimentaire n’étant pas encore terminée, je me suis naturellement empressé de le leur offrir.
C’est au cours de ce joli mois de mai que s’est progressivement accompli mon retour à la vie.
A l’image de la nature en fleurs, je m’ouvrais au monde. Tout m’étonnait. J’étais ébloui. Le soleil de ce début d’été réchauffait ma peau. J’avais perdu le goût de ses petits bonheurs. Peu à peu j’apprenais à les reconquérir.
Bien sûr tout le monde me posaient des questions sur ces années passées dans les camps. Il ne m’était pas facile de trouver les mots justes pour expliquer un univers monstrueux, infernal, la peur, la faim, le froid, les humiliations, les souffrances physiques et morales et la mort constamment présente.
Confucius écrivait :
« Si je détenais le pouvoir absolu je m’efforcerais de rendre aux mots leur juste sens. »
Parler, c’est porter le monde à l’échelle de l’humanité. Comment dire l’inhumain sans en trahir la signification ?
Ce que je venais de vivre me hantait encore. Je m’était tenu à la frontière de l’être et du non-être. Je revenais d’un monde où l’espace et le temps avaient perdu leur juste valeur, un monde dénué de tout repère, un monde où le néant s’était substitué à la conscience.
Il s’était agi d’admettre comme possible ce qui avait été considéré jusqu’ici comme impossible. Nous nous adressions à une région de la conscience encore inexplorée.
A notre retour, nous avons été souvent contraints au silence par ceux qui ne désiraient pas savoir et espéraient aveuglément en la paix retrouvée, alors que la lutte contre le nazisme et ses crimes devaient se poursuivre bien après leur défaite militaire.
Peut-être parce que trop fragile et sensible, j’ai cru à tort que mes auditeurs se lassaient vite de mes propos et je mettais fin à mes tentatives de rendre compte de mon passé.
Aujourd’hui, je comprends mieux leur difficulté et leur impossibilité à comprendre l’indicible. Je lisais un tel affolement dans leurs yeux, qu’il m’a fallu me rendre à l’évidence : Mes épreuves ne pouvaient pas être comprises par ces gens qui n’avaient aucune notion de ce que pouvait être un camp d’extermination.
Le refus et l’illusion tiennent souvent lieu de bouclier quand la raison est désarmée.
Le retour de déportation des résistants fut célébré dans la joie ; quoi de plus naturel et de plus juste que de rendre hommage à ceux qui avaient tant souffert ! Leurs récits entraient dans un schéma plus classique et pouvaient s’inscrire immédiatement dans le cours de l’histoire. Contrairement à ceux des juifs qui embarrassaient et rendaient mal à l’aise. Que faire de ces témoignages tout à la fois bouleversants et inconcevables ? Comment et où les classer ? Notre statut de victimes non identifiables désemparait ceux auxquels nous parlions !
A quelle catégorie appartenait donc les crimes commis par les nazis ? L’histoire ne pouvait pas encore assimiler Auschwitz.
Nous étions des victimes et les victimes sont rarement bien accueillies. Elles sont les témoins de la faiblesse de l’humanité, elles exigent de sa part une prise de conscience.
Si pareil drame se reproduisait maintenant, je suis convaincu qu’une importante équipe de psychologues viendrait au secours de ceux qui auraient perdu tout repère. En 1945 personne nous a aidé à revenir au monde.
Contrairement à moi qui m’efforçais de communiquer, de nombreux survivants persistèrent dans leur mutisme, ne pouvant sortir du néant où Hitler les avait jetés. Leur vie resta brisée et coupés de la réalité. Ils ne sont jamais réellement revenus des camps. Une part d’eux-mêmes est restée dans les plaines de Pologne.
Leur silence peut aussi s’expliquer par cette phrase terrible que sans cesse nous même nous répétions :
-« Si par un hasard extraordinaire nous sortions vivants d’ici, personne ne croira ce que nous raconterons ! » -
A Revel, Tata Crayol m’avait gardé chez elle, je me sentais un peu comme un de ces enfants qu’elle et son mari avaient adoptés.
Un matin j’ai eu la visite inattendue de Monsieur Vigne. Il avait appris mon retour et venait de St. Gaudens, situé à une centaine de kilomètres de Revel, pour me restituer avec une grande simplicité quelques objets de valeur et effets personnels que mon père, qu’il voyait de temps en temps, lui avait confiés lorsqu’il s’était senti au plus mal.
Monsieur Vigne était comptable dans la distillerie de Revel où Erika travaillait et avait toujours fait preuve de beaucoup de sympathie à notre égard.
Avec lui me revenait tout un passé révolu et une foule de souvenirs.
Quelle émotion intense de retrouver les Phylactères de mon père, les miennes provenant de ma Bar Mitzvah, son livre de prières fort usé et ma fameuse collection de timbres. Le contact de ces objets familiers me transporta durant quelques instants auprès des miens…
Après toutes ces années je crains de n’avoir pas assez remercié Monsieur Vigne pour son exemplaire discrétion, sa bonté et son honnêteté. Avoir si longtemps conservé ces objets qui ont pour moi une valeur inestimable et dont personne ne savait qu’il en était le gardien, quelle leçon de modestie !
Enfin, il m’a fallu envisager de quitter Revel. Ce n’était cependant pas un adieu, trop de liens m’y attachaient. Comme en pèlerinage, je fis le tour des endroits où nous nous promenions autrefois avec mes parents et Erika.
J’ai choisi de me rendre à Toulouse, la ville la plus proche où je suis resté jusqu’en 1946.
Aussitôt arrivé, je contactai les membres de la communauté juive, ce qui m’a donné l’occasion de rencontrer enfin des jeunes de mon âge et tenter de reprendre à vingt ans le goût aux choses de la vie.
Par mes nouveaux amis j’ai appris des détails sur les drames qui avaient frappé les juifs de France et d’autres pays d’Europe durant mes trois années d’absence.
Six millions de morts, dont un million cinq cent mille enfants détruits, disparus, assassinés.
J’appris aussi l’existence en France de l’OJC, l’Organisation Juive de Combat, organisation de résistants parmi d’autres, composée uniquement de juifs. Outre le combat qu’ils avaient livré contre l’occupant, ces résistants s’occupaient de cacher en lieu sûr en France, ou de faire passer illégalement en Suisse, les enfants juifs.
Ces résistants avaient également contribué à la libération de Castres.
Avec fierté j’ai appris qu’il y avait une « Brigade Juive » incorporée dans l’armée britannique, composée de volontaires originaires de Palestine et qui s’était battue dans les rangs des alliés. Durant ce même temps le grand Mufti de Jérusalem serrait la main d’Hitler, dont il était en fait un allié.
Il convient de rappeler qu’après la première guerre mondiale la SDN, Société des Nations, avait attribué à la Grande Bretagne le mandat sur la Palestine, à la faveur de la « Déclaration Balfour » faite en 1917 et par laquelle elle s’engageait à y créer un foyer National Juif.
Précédemment ce Pays était une possession de la Turquie, qui en tant qu’alliée de l’Allemagne, avait perdu la guerre.
Bouleversé j’ai écouté comment grâce à une poignée de jeunes gens, le Ghetto de Varsovie s’était soulevé, après que la majorité de la population juive avait été anéantie. Ces jeunes s’étaient battus avec un courage acharné contre les Chars et Lance-flammes des SS et la Wehrmacht. Ce combat sans merci a duré plusieurs semaines, malgré la disproportion des forces en présence. Leur lutte désespérée était d’autant plus héroïque que l’issue ne pouvait être que fatale.
Avec soulagement, j’ai enfin eu des nouvelles de quelques camarades de Bobrek qui avaient heureusement survécu, après avoir eu à surmonter bien des sévices, qui m’avaient été épargnés grâce à mon évasion.
Après la longue interruption de mes études, j’ai bénéficié en 1945 d’une bourse, très modeste, mais suffisante pour être admis à l’Institut Electrotechnique de Toulouse. J’ai quitté cette école après la première année scolaire, pour poursuivre mes études à Paris.
Aussitôt j’ai pris contact avec le mouvement de jeunesse sioniste.
Durant l’année scolaire j’ai été envoyé à Bâle, attaché au service d’ordre du Congrès Sioniste, qui devait être le dernier d’une longue série. J’ai eu ainsi le privilège de rencontrer de nombreux dirigeants du sionisme mondial, Chaim WEIZMANN , BEN GOURION , GOLDA MEIR… de grands noms dans l’histoire d’un pays en voie de naître et pourtant si ancien…
Le drapeau israélien flottant sur le bâtiment du congrès avait remplacé l’étoile de David cousue sur nos vêtements. Après l’humiliation, nous accédions à la reconnaissance !
Le principal sujet à l’ordre du jour était la proposition de l’ONU portant sur la partition de la Palestine entre Juifs et Arabes, proposition approuvée par la majorité des 56 Etats représentés au sein de cette assemblée. Les Juifs l’ont accepté, tandis que les Arabes l’ont refusée. Aussitôt après le départ des Anglais, l’Etat d’ISRAEL fut proclamé le 14 mai 1948.
Avec la participation des armées de tous les pays voisins, les Arabes ont attaqué ce nouveau et petit pays qui comptait alors environ 600.000 Juifs.
Cette première guerre a été suivie de plusieurs autres.
Il est important de préciser qu’en 1921 la Grande Bretagne, alors qu’elle n’était que future puissance mandataire, par une décision unilatérale, avait divisé la Palestine, pour créer l’actuelle JORDANIE.
Pour tous les juifs de la Diaspora, la création de l’Etat d’Israël a marqué un tournant de l’histoire, qu’ils décident d’y venir vivre ou non. Cet Etat leur conférait une sécurité pour l’avenir tout en les délivrant des innombrables humiliations subies au cours des siècles.
Sioniste depuis mon enfance viennoise, ne pas avoir pu participer davantage à la création de ce pays, me procurait un sentiment de culpabilité et de frustration.
ISRAEL, si on exclut les grandes découvertes et avancées techniques, est sans aucun doute l’aventure humaine la plus extraordinaire du XXème siècle.
En 1948, mes études terminées j’ai été engagé comme enseignant dans une école de l’ORT, Organisation, Reconstruction, Travail, à Lyon.
Enfin mon premier vrai travail et mon premier salaire d’homme !
A Toulouse j’avais rencontré Jackie, elle avait quinze ans, était très jolie, attachante et pleine de charme. Enfant, elle avait passé une partie de la guerre en Suisse. Pendant son absence, son père et son frère s’étaient engagés dans la résistance. Son frère Serge âgé de dix-huit ans s’était trouvé dans un maquis du côté de Grenoble.
Son père avait été arrêté à Nice en 1944 et déporté de Drancy par le convoi n° 69 vers Auschwitz. Sa mère, cachée par la résistance juive a échappé de justesse à la déportation. Une grande partie de sa famille a disparu durant ces années de tourmente.
Longtemps Jackie présentait la photo de son père à tous les survivants qu’elle rencontrait, espérant que l’un d’entre eux l’aurait croisé et pourrait lui donner de ses nouvelles.
Son père n’est pas revenu. Il laissait cette jeune adolescente en proie à un deuil difficile.
La difficulté à admettre que des parents meurent dans ces terribles circonstances, laisse des séquelles indélébiles.
Jackie est devenue la compagne de ma vie.
Grâce à son amour, sa gaîté naturelle, sa douceur et sa qualité d’écoute, elle a réussi à m’insuffler progressivement le bonheur de vivre et surtout l’équilibre qu’il me fallait recouvrer. Elle a toujours su faire preuve de compréhension et de patience , ce dont je lui garde, mêlé à ma tendresse, une infinie reconnaissance.
Devenu français par naturalisation en 1948, j’ai fait mon service militaire en 1950 au 8ième Régiment de Transmission. Court intermède ne me laissant pas un souvenir particulièrement plaisant en raison des difficultés matérielles auxquelles j’avais à faire face.
Mon travail d’enseignant avant mon service militaire me satisfaisait pleinement, malgré la modicité de mon salaire. Mais j’avais néanmoins la ferme intention dès ma démobilisation, de trouver un autre emploi mieux rémunéré.
Jeunes mariés nous habitions un petit studio près de Montparnasse, composé d’une kitchenette et d’un minuscule cabinet de toilette. Des amis nous avaient prêté de quoi le meubler : deux chaises, une table pliante, d’une instabilité telle qu’il fallait éviter de la heurter au risque qu’elle ne s’écroule…et pour terminer, un sommier et son matelas, confortables certes, mais tellement encombrants qu’ils touchaient presque la porte d’entrée.
Ces années passées dans notre studio furent des années de bonheur ! Dès les beaux jours, le soir venu, souvent nous nous accoudions au bord de l’unique et étroite fenêtre pour voir par-dessus des toits la pointe de la tour Eiffel. A l’époque la « Dame Eiffel » n’avait pas encore sa parure de lumière d’aujourd’hui.
Nos amis, qui le sont encore à ce jour, lorsqu’ils venaient, s ‘asseyaient parfois à six sur notre lit, siège privilégié, les autres se contentaient tout bonnement du plancher. Nous improvisions des pique-niques qui se terminaient tard dans la nuit, nos rires se mêlaient aux refrains que nous chantions de nos idoles de ce temps : Brassens, Montand et les autres…
Bien souvent me trouvant à court d’argent, il me fallait rassembler toutes les bouteilles alors consignées pour des sommes modiques, me permettant d’acheter de quoi compléter notre repas frugal. Resté gourmand, lorsque je pouvais m’offrir un gâteau c’était le festin ! Réminiscence de mon enfance.
La vie simple et modeste que nous menions me convenait, probablement parce que j’étais encore sous l’effet des années de privations que j’avais connues.
Cette façon de vivre avait un certain charme et cependant ne pouvait se prolonger d’avantage.
De la rue de l’Ouest où nous nous trouvions, nous allions souvent jusqu’à St.-Germain-des-Près. Ce quartier nous fascinait, il fourmillait de jeunes gens et tous semblaient avoir en commun une formidable joie de vivre.
J’avais pourtant quelques difficultés à partager leur apparente insouciance !
Un soir inoubliable, Jackie tout émue m’a annoncé que nous allions avoir un enfant. Cette nouvelle m’a comblé de bonheur, ma jeune épouse allait m’offrir le plus merveilleux des cadeaux : un Bébé !
C’est alors, la chance aidant, j’ai rencontré Monsieur Perl. Je l’avais connu lorsque nous habitions en Belgique. Il me proposa un emploi dans son entreprise commerciale avec un salaire supérieur à celui que j’avais et la perspective d’une progression rapide. Avec empressement j’ai accepté. Pourtant le commerce m’attirait guère, j’aurais plutôt aimé utiliser mes connaissances techniques, ne pouvant oublier avoir été confronté depuis mon plus jeune âge aux quolibets antisémites et absurdes ; entre autre celui-ci : « Les juifs ne sont que de vils commerçants» ! Alors que Vienne était avant la guerre connu par ses nombreux et illustres médecins, avocats, écrivains et musiciens dont un grand nombre étaient juifs.
Mais ce nouveau travail m’a permis d’emprunter l’argent nécessaire à l’achat d’un appartement et offrir à ma petite famille des conditions de vie plus conformes à mes vœux.
Après maintes recherches nous avons trouvé un logement de trois pièces mais dans un état de grande vétusté. Il m’a fallu me transformer en dehors de mes heures de bureau, en maçon, menuisier et carreleur pour le rendre habitable. J’étais épuisé, mais fier des résultats. Notre premier vrai appartement nous semblait luxueux, nous avions une vraie salle de bain et un jardin privatif, rapidement fleuri par Jackie.
Tout était prêt pour accueillir notre enfant !
Après six années de collaboration, durant lesquelles j’ai acquis une bonne formation commerciale, j’ai quitté Monsieur Perl.
C’est alors qu’un ami m’a fait rencontrer un artisan dont la santé était déficiente et qui travaillait dans un désordre invraisemblable. Il avait des difficultés croissantes par suite de la normalisation du marché et se heurtait à une concurrence de plus en plus agressive. A tout cela venait s’ajouter de nouvelles et plus sévères contraintes fiscales d’après guerre. Pour compléter cette situation peu favorable il allait être expulsé de son atelier qui se trouvait dans le quartier insalubre de Belleville.
Malgré toutes ces embûches j’ai accepté de m’associer avec lui, entrevoyant des perspectives prometteuses dans la transformation de matières plastiques qui constituait son activité.
Durant de longues et dures journées, je me suis attelé à remettre cette affaire bien fragile, en ordre et en bon état de marche.
A la faveur de l’aide accordée par le gouvernement aux moyennes et petites entreprises, afin de les encourager à la décentralisation de Paris engorgé, j’ai obtenu un prêt pour m’installer en province. Avec le concours d’André Rossi, député de l’Aisne, devenu un ami, j’ai acquis un terrain dans un village du Soissonais qu’il affectionnait particulièrement. Cette petite bourgade se mourait lentement à la suite de l’exode de ses habitants vers les grandes villes. Il n’existait aucune entreprise industrielle à vingt kilomètres à la ronde et l’agriculture nécessitait de moins en moins de main d’œuvre.
Sur ce terrain je construisit un spacieux atelier et embauché aussitôt vingt ouvriers, apportant un début de solution au problème du chômage. Après trente-cinq années d’efforts, l’atelier du début est devenu une usine composée de plusieurs bâtiments avec un effectif de plus de trois cents personnes.
Bien que cocasse, je suis tenté de comparer sa croissance au modeste garage à vélos du début, converti progressivement en parking pour des dizaines de voitures automobiles.
La Société française a considérablement évoluée durant cette dernière décennie, c’était l’époque des « Trente Glorieuses ».
Dans bien des domaines, ces années furent pour moi très enrichissantes. Enfin j’ai pu mettre à profit mes connaissances techniques et appliquer les progrès ininterrompus qui me passionnaient. Les simples petites machines manuelles du début sont devenues avec le temps d’énormes machines électroniques et automatiques.
Au cours de mes activités il m’a été donné de rencontrer et d’apprécier des personnes de différents milieux. Je me sentais proche de mes employés et appréciais leur réciprocité.
Pour moi, qui dès l’âge de dix-sept ans avais été banni de la société policée pour être propulsé dans un monde brutal, privé de toute humanité, c’était d’autant plus important. Je me suis toujours refusé à regarder ceux que je côtoyais quotidiennement avec la perception qui avait été la mienne quelques années auparavant. J’aurais pu avoir perdu définitivement toutes mes illusions, mais aussitôt après mon retour il m’a fallu rapprendre à rester ouvert et faire confiance à l’homme.
Lors de la cession de l’usine en 1990, elle était florissante. Et ce n’est pas sans nostalgie que j’ai transmis à mon successeur le résultat d’une réelle réussite professionnelle.
Anick, notre fille unique est venue au monde en 1954. C’était un bébé superbe….
Sur une des multiples photos que j’ai prises d’elle quelques heures après sa « venue », elle semblait déjà me sourire. Sa naissance fut pour nous une joie immense.
Certes devenir père ou mère ne constitue pas un exploit ! Mais pour nous, survivants de la Shoah avoir des enfants symbolise l’accomplissement de notre survivance.
Plus tard, avec curiosité Anick écoutait les conversations que nous avions avec nos amis. Sa chambre jouxtant notre salon.
J’étais soucieux de savoir tout ce qu’elle pouvait capter de nos entretiens qui portaient le plus souvent sur les camps, la guerre et cette foule d’événements, encore si proches de nous. Ce qu’elle a pu entendre pouvait créer chez elle le traumatisme des enfants de déportés, ce que j’aurais tant souhaité éviter !
Je crains qu’Anick ne fasse pas exception !
Comme pour beaucoup de parents, notre bébé était le plus beau. Elle était facile. Nous la transportions dans un couffin partout où nous allions. Chez les amis elle dormait et lorsque nous partions, souvent tard dans la soirée, elle soulevait sa tête, nous souriait et se rendormait. Elle est devenue une petite fille absolument adorable et réellement jolie.
Nous allions fréquemment les dimanches nous promener, dans les superbes allées du jardins de Bagatelle. Il y régnait un charme très spécial et les voitures étaient obligées de rester devant les grilles. Ainsi notre enfant pouvait à son gré courir, admirer les superbes fleurs et les massifs qui changeaient de saison en saison.
Seule inconvénient ; le coin favori où nous prenions le goûter était envahi par des guêpes impertinentes, butinant les pots de confitures et les miettes de gâteaux !
Par un de ces dimanches privilégiés une jeune touriste appareil de photo en main, s’est approchée et nous a demandée :
-« Quelle jolie petite fille, vous permettez que je la prenne en photo ! »
Anick du haut de ses trois ans, posa le plus gracieusement du monde et demanda à la fin de la séance :
« C’est déjà fini » ?
Les gens amusés ont ri et nous il faut l’avouer, étions on ne peut plus flattés !
Je dois reconnaître qu’elle a la chance de ressembler davantage à sa mère et d’avoir aussi héritée de son charme.
Pour son âge elle parlait beaucoup et étonnement bien, aimant répondre au téléphone en notre absence ; ce qui lui était interdit. En appelant un jour, c’est évidemment Anick qui décrocha et commença comme d’habitude, à raconter avec force détails les événements du jour.
Le soir, à mon retour du bureau, je lui demandai :
-« Alors Anick chérie ? Tu as vite oublié l’interdiction de décrocher le téléphone à la place de Nono »? (Nom qu’elle donnait à notre employée de maison.)
-« Non-Papa » ! « Je ne l’ai pas oublié, mais je savais que c’était toi » !
-«Comment pouvait-tu le savoir avant même de m’avoir parlé »?
Avec ses grands yeux pleins de candeur, la coquine me répondit :
-« Parce que ça sonnait si doux … »
J’ai succombé à son charme et ne pouvais plus la gronder.
Il me semblait amusant de mentionner ces quelques détails de ma vie de famille si harmonieuse. Une vie enrichie par la présence d’Anick, de son mari Lucien et celle de notre petit-fils Adrien-Benjamin.
Bednareck mon ancien chef du block à Birkenau, responsable de tant d’acte criminel, a échappé à la mort pendant l’évacuation. Il se croyait en sécurité, se cachant dans une ville-frontière entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie ; il gagnait sa vie à la gare en proposant aux voyageurs durant les arrêts des trains des sandwichs et des saucisses chaudes. Sa voix, pour ceux qui l’avait entendue ne serait ce qu’une seule fois, restait inoubliable. C’est ainsi qu’une de ses anciennes victimes l’ayant entendu, n’a pas hésité à interrompre son voyage pour le faire arrêter.
A la fin de l’année 1960 eut lieu son procès à Francfort auquel je fus convoqué à titre de témoin. Au cours de ma déposition, j’ai parlé de la Société « Siemens-Schuckert», qui avait exploité la main d’œuvre concentrationnaire. Son émissaire sur place, l’Ingénieur SS Bonzius après avoir choisi les esclaves, parmi lesquels je me trouvais, les plaçaient, dans le camp de travail de Birkenau, précisément au Block 11, qui était le « Strafkommando » précédemment décrit. J’ai donné de nombreux détails sur son comportement inhumain et son acharnement à nous détruire. Les nombreux morts parmi nous obligeait évidemment Bonzius de trouver régulièrement d’autres spécialistes en remplacement des « disparus ». Il est évident que Bonzius n’ignorait pas les traitements qui nous étaient infligés et connaissait l’attitude de Bednarek à notre égard..
Les termes que j’ai utilisés au tribunal n’étaient pas fait pour plaire à Siemens et encore moins à Bonzius, que j’ai qualifié de SS en raison des ordres qu’il donnait à nos gardiens. En lisant dans la presse les comptes rendus du procès, Bonzius m’a invité à venir le voir à Francfort afin de me prouver qu’il n’était qu’un simple officier de la Wehrmacht, chargé du recrutement de la main d’œuvre étrangère et non « SS ».
Après notre libération certains de nos camarades avaient, en parlant de lui, émis l’hypothèse qu’il avait peut être pris des risques pour nous sauver !
Je le souhaitais sincèrement…
Il y aurait alors eu un « HOMME » dans cet univers d’assassins ?
Et si cela était, nous l’appellerions aujourd’hui :
Un « JUSTE PARMI LES NATIONS »
Pour en avoir le cœur net je me suis rendu à Francfort.
Après lui avoir rappelé les circonstances de mon recrutement, je lui ai demandé s’il ne s’était pas aperçu de mon incompétence professionnelle, tout comme de celles d’un grand nombre de mes camarades ?
-« Bien sûr je m’en souviens très bien » !
-« Quel était alors le critère de votre choix, pouvez vous me donner les raisons de vos décisions ? »
Avec une surprenante franchise il m’a répondu :
-« Je ne vous ai pas choisi pour ce que vous étiez, mais pour ce que je pouvais faire de vous et je ne me suis pas trompé, puisque vous êtes devenus de bons ouvriers» !
Le faible espoir que j’avais de rencontrer en lui une personne de qualité, fit place à une profonde déception.
Il n’avait été, que ce qu’il tenait tant à prouver, qu’un bon serviteur du Reich, certainement inconscient de la gravité de ses actes.
Le procès exceptionnel de Nuremberg, vit le jugement et la condamnation d’un petit nombre de criminels nazis parmi lesquels figurent Goering, Himmler et quelques autres chefs… Mais combien de bourreaux ont réussi à passer au travers des mailles trop larges des filets de la justice internationale ? Combien ont fini leurs jours comme d’honnêtes gens et sont morts paisiblement dans leur lit, entourés de leurs familles et sans le moindre remord ?
D’après les documents SS retrouvés après la guerre par Hans Marsalek, l’effectif des douze principaux camps gérés par les SS s’élevait au 15janvier1945 à :
Gardiens 36.454
Gardiennes 3.388
Total 39.842
Bednarek, n’a été condamné qu’à une peine relativement légère, mais son procès a été l’heureuse occasion pour d’émouvantes retrouvailles avec nos amis de Bobrek, également venus à ce procès. Depuis cette mémorable rencontre nous nous sommes à nouveau éparpillés, La plupart sont repartis en province, d’autres sont retournés à l’étranger où ils avaient fondé une nouvelle famille. Nous sommes restés peu nombreux à Paris.
Lors de notre rencontre, Bonzius m’a donné des photos qu’il avait prises à Bobrek. Curieusement les Allemands prenaient plaisir à photographier ces damnés de la terre pour les montrer comme une sorte de trophée en rentrant dans leurs foyers.
En mai 1985 a eu lieu à Jérusalem, au Mémorial de Yad Vashem, la commémoration du 40ème anniversaire de la défaite nazie. Cinq mille survivants du monde entier étaient là, réunis dans une parfaite communion.
Yad Vashem, haut lieu de la mémoire, chargé des multiples souvenirs, comprend plusieurs musées, des salles d’archives, et des monuments. Yad Vashem traduit parfaitement ce que fut le désastre de la Shoah. Une allée bordée d’arbres sous lesquels se trouvent des plaques gravés aux noms de ceux qui ont été déclarés « JUSTES PARMIS LES NATIONS». Ils sont ainsi nommés parce qu’au péril de leur vie ils ont sauvé d’autres vies ! Dans une bibliothèque figure l’histoire de chacun d’eux. Une imposante salle d’informatique, des ordinateurs contenant un maximum d’informations sont tenus à la disposition des visiteurs et chercheurs.
La naissance le 18 décembre 1989 de mon petit-fils Adrien-Benjamin fut un événement particulièrement heureux, émouvant, comme chaque fois lorsque la continuité de la famille est assurée. La nôtre si réduite s’agrandissait et nous mettons tous nos espoirs entre ses mains.
Mais il est impossible même à ces moments là de ne pas penser aux drames vécus par notre génération sans s’interroger sur les moyens pour qu’ils ne se reproduisent plus.
Lors de sa circoncision j’ai pris conscience que par le hasard de la descendance, j’étais le dernier de ma lignée paternelle. Certes ceci est d’une importance toute relative, mais suscite néanmoins une interrogation chez tout homme arrivé à l’automne de sa vie.
Cette pensée m’a partiellement permis de comprendre pourquoi selon la Kabbale « nom » et « livre » ont une même valeur numérique. En effet, quand l’auteur et avec lui son nom disparaît, ses livres lui survivent !
Le souvenir de ses grands-parents sont désormais entre les mains de mon petit-fils Adrien- Benjamin ; je lui fais confiance. Il saura les garder à sa manière et ce récit y contribuera peut être !
Le Président Chirac lors de la commémoration de la rafle de Vel d’Hiv le 15 juillet 1995, a fait une déclaration sur la responsabilité de la France et de certains français dans les arrestations et déportations des juifs de France.
J’ai éprouvé le besoin de lui manifester ma reconnaissance dans la lettre ci-après :
Monsieur le Président,,
Arrêté avec ma mère et ma sœur en 1942 par des Gendarmes français à Revel Hte Garonne (Zone non occupée), déporté via Drancy à Auschwitz,, seul survivant de ma famille,, vous comprendrez, Monsieur le Président, que j’ai accueilli votre déclaration du 16 juillet avec émotion et reconnaissance.
Votre prise de position vous honore et ne porte aucun préjudice à la grandeur de la France Républicaine,, bien au contraire.
Je suis parmi ceux qui attendaient avec inquiétude et tristesse, depuis 53 années, cette mise au point. Elle vient tardivement,, mais vous avez osé le dire, contrairement à vos prédécesseurs. Elle s’inscrit dans la droite ligne de vos discours antérieurs.
Pardonnez, Monsieur le Président, à un des rares survivants de cette époque,
de prendre la liberté de vous écrire pour exprimer ses sentiments etc.…
Veuillez croire, Monsieur le Président,, à ma haute considération.
Paul Schaffer
La réponse de la Présidence :
PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE
Le Chef de Cabinet
Paris, le 26 oct.1995
Cher Monsieur,
Le Président de la République m’a confié le soin de vous transmettre ses remerciements les plus vifs pour le message que vous lui avez adressé à la suite de l’allocution qu’il a prononcée lors de la dernière commémoration de la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942 à Paris.
Même si, comme l’a également souligné le Chef de l ‘Etat, beaucoup de familles juives traquées ont été soustraites aux recherches de l’occupant et de la Milice par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises, il est inacceptable que la folie criminelle du régime nazi ait été secondée par des Français.
Croyez bien que le soutien de ses compatriotes soit un réconfort précieux pour le Président CHIRAC dans la nécessaire-mais douloureuse- reconnaissance des fautes commises au nom de l’Etat dans cette tragédie.
Soyez assuré que seule l’abondance du courrier reçu par Monsieur Jacques CHIRAC à la suite de son élection explique le retard avec lequel vous recevez cette réponse.
Veuillez agréer, ….
Annie LHERITIER
Avec l’apparition des négationnistes, révisionnistes et autres falsificateurs de l’histoire, le désir de témoigner s’est imposé à moi. Aussi depuis plusieurs années je me rends dans les écoles et centres d’études pour apporter mon témoignage aux jeunes, partager avec eux mon souci de la mémoire et leur raconter de la manière la plus pédagogique possible et surtout sans haine, l’histoire relativement récente.
L’âge de certains de mes auditeurs correspond à celui que j’avais lors de ma déportation. Ils ne manquent pas de s’en rendre compte et en sont d’autant plus touchés et attentifs.
Au cours de mes témoignages, je prends soin de faire remarquer à mes jeunes auditeurs que les juifs n’étaient pas les seuls à avoir subi l’oppression nazie. Il y avait aussi des tziganes, des slaves et des opposants politiques de l’Europe occupée.
En aucun cas, je ne voudrais que les élèves décèlent en mes propos la moindre trace de prosélytisme.
Raconter sept années de Vienne à Auschwitz, de 1938-1945, de l’annexion de l’Autriche à la libération, en deux ou trois heures n’est pas un exercice facile, mais ces séances sont largement récompensées par les courriers et les dessins que je reçois des élèves et dont un certain nombre sont joints à cet ouvrage.
Nombreuses sont les questions pertinentes qui me sont posées.
Elles n’émanent pas nécessairement des plus âgés. Ce sont les plus jeunes élèves qui trouvent souvent les termes les plus justes et les plus émouvants pour s’exprimer.
Les plus fréquentes sont :
a) Quelles leçons avez-vous tirées de votre passé ?
b)Réagissez-vous dans certaines circonstances en fonction de votre expérience des camps ?
c) Ressentez-vous une haine envers les Allemands ?
d) Timidement et parfois gênés, ils me demandent à voir mon tatouage !
e) Vous est-il arrivé de regretté d’être né juif ?
f) Croyez-vous en Dieu ?
Je ne cite que les questions revenant le plus fréquemment.
Répondre avec certitude aux deux premières questions, ne serait pas honnête. L’expérience de toute une vie, ajoutée à celle du jeune garçon que j’étais lors de ma libération, rendraient mes réponses d’aujourd’hui fatalement subjectives !
Quant à la haine, elle résulte davantage d’un trait de caractère que d’une expérience, aussi dramatique soit-elle. Les gens haineux sont malheureux et le resteront même lorsque leur haine sera temporairement assouvie. Je les plains.
La religion juive, tout comme la religion chrétienne, recommande d’aimer son prochain.
Nous pourrions dire, en guise d’interprétation, qu’aimer l’autre, c’est déjà s’aimer soi-même et que par conséquent la haine ne peut fondamentalement naître que de la haine de soi.
Si aujourd’hui j’éprouvais encore de la haine, j’aurais le sentiment de ressembler à mes bourreaux. Ce n’est évidemment pas imaginable !
Je fais naturellement voir non sans gêne mon tatouage.
Mon éducation a développé chez moi une forte conscience juive. Même aux moments les plus horribles je n’ai jamais ressenti des regrets, des ressentiments et encore moins renié mes origines. Toutefois pour les juifs assimilés, rejetant, ou pire, faisant fi de leur « Identité Juive », un sentiment d’injustice s’ajoutait aux autres misères, inconscients combien une telle attitude avait un caractère antisémite !
A ce propos, après un témoignage récent, j’ai reçu un petit mot d’une jeune fille d’une quinzaine d’année. Dont voici le texte :
Cher Monsieur,
Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. C’est moi qui vous ai posé cette question sur la religion à laquelle vous m’avez répondu par une autre question «Et vous ? Que feriez-vous dans une telle situation ? »J’avoue que vous m’avez surprise. Sur le moment, je ne savais pas quoi répondre. Aujourd’hui, j’y ai plus réfléchi ; comme je vous l’ai dit, je suis catholique, baptisée mais très peu pratiquante. Il m’arrive souvent de me poser des questions sur Dieu, son existence, les miracles qu’il aurait accomplis…Eh bien je suis sûr que s’il m’arrivait un jour d’être persécuter à cause de ma religion, j’y croirais encore plus. Je ne sais pas si vous êtes satisfait de ma réponse, en tous cas je vous remercie énormément pour ce court moment passé avec vous.
Je vous félicite d’avoir le courage de parler de votre histoire avec une telle émotion. Toute ma vie, je me souviendrai de vous. Encore une fois merci. Alice A…
Avant de poursuivre et après avoir cité la lettre d’Alice, je crois devoir reproduire une autre lettre, très émouvante, suite au même témoignage. La tonalité et le sujet sont certes différents, mais m’amène à préciser qu’à aucun moment mes propos peuvent éveiller chez mes auditeurs un sentiment de culpabilité. Il s’agit ici d’une émotion et d’une sensibilité particulièrement remarquable d’une jeune fille de quinze ans.
Paris, le 7 février 2001
Monsieur,
Vous êtes venu nous parler de vos souffrances ; je me sens ici obligée de vous présenter ma gratitude et mon respect. Et même si ces mots vous ont résonné à l’oreille des milliers de fois, même s’ils ne peuvent pas adoucir le passé, je vous le dis : Merci ! Mais aussi…
Ce n’est pas en tant que Française, mais en tant qu’homme que je ne puis ne pas me considérer coupable. Coupable des erreurs de mes parents- on dit bien, n’est-ce pas, que ce sont les fils qui les payent ?- coupable de ne pas avoir été là, au milieu de tous, pour dire »Arrêtez » coupable parce que ça a été fait. Ainsi, au nom de nous tous qui ont vécu avant, après ou pendant cette maudite guerre, au nom de nous qui, de nos mains sales, avons pu haïr et tuer, au lieu d’embrasser nos frères, au nom de ceux qui, peut- être, ne « connaîtront » jamais vraiment ce qui s’est passé, je vous demande pardon.
Aujourd’hui, moi qui fais partie d’une génération sans soucis, je promets de garder votre secret en le partageant de tout mon cœur, pour que l’on sache, et pour qu’on aime.
« L’Amour, c’est quand la différence ne sépare plus. »
Miriam SOFRINA(Classe de 3eB Collège Jules Romains)
La croyance en Dieu après le drame d’Auschwitz reste évidement posée et la réponse est difficile. Je n’ai d’autre titre que celui d’ancien déporté pour en parler, sauf celui d’être croyant moi même.
J’ai vu des personnes très croyants perdre leur foi dès leurs arrivée au camp, d’autres, au contraire le devenir.
On pourrait dire en conclusion que :
« S’il a été possible de croire en Dieu à Auschwitz , il est possible de croire en Dieu après Auschwitz ! »
Finalement, j’aimerais suggérer la lecture du livre de HANS JONAS « Le Concept de Dieu après Auschwitz », et principalement l’extrait du journal d’une jeune juive hollandaise Etty Hillesum, trouvé après sa mort à Auschwitz en 1943.
Etty Hillesum se présenta comme volontaire pour le camp de transit de Westerbork, afin d’aider à l’hôpital et de partager le sort de son peuple. En septembre 1943, elle fut expédiée, par un des habituels convois de masse, à Auschwitz où elle mourut le 30 novembre 1943. Ses journaux ont survécu, mais n’ont été que récemment publiés :
Elle ne trouve pas exactement Dieu, mais s’en construit plutôt un pour elle-même. Le thème de ses journaux devint de plus en plus religieux, et beaucoup de ses invocations sont des prières. Son Dieu est quelqu’un à qui elle fait des promesses, mais dont elle n’attend rien, et à qui elle ne demande rien.
« J’essaierai de Vous aider, Dieu, à stopper le déclin de mes forces, bien que je ne puisse en répondre à l’avance. Mais une chose devient de plus en plus claire à mes yeux : à savoir, que vous ne pouvez nous aider, que nous devons Vous aider à nous aider. Hélas, il ne semble guère que Vous puissiez agir Vous-même sur les circonstances qui nous entourent, sur nos vies. Je ne Vous tiens pas non plus pour responsable. Vous ne pouvez nous aider, mais nous, nous devons Vous aider, nous devons défendre Votre lieu d’habitation en nous jusqu’à la fin ».
Bouleversants d’humilité venant d’une jeune femme qui savait quel sort serait le sien.
Ce n’est qu’après ces lectures et une sérieuse réflexion, que je suggère à chacun en son âme et conscience d’adopter l’attitude qu’il estime juste, si toutefois cette question constitue une préoccupation.
Un événement que j’ai vécu récemment prouve, si besoin était, la complexité de ce sujet et les sentiments contradictoire qu’il peut engendrer. Elle l’éclaire aussi d’une façon intéressante.
Avec un de mes amis très proches, survivant également de la Shoah, décédé depuis peu, j’ai souvent discuté de la question portant sur Dieu après Auschwitz.
Si nous étions généralement d’accord sur la plupart des questions dont nous parlions, « Dieu » ne manquait jamais de nous diviser ! Mon ami, si calme d’ordinaire, si modéré, s’emportait généralement et parlait de Dieu avec une véhémence qui ne lui ressemblait guère.
Quelle ne fut ma surprise d’apprendre que son testament stipulait qu’il désirait être incinéré, ce qui est formellement interdit par la religion juive, mais qu’il souhaitait tout de même la présence impérative d’un Rabbin pour faire une prière lors de la levée de son corps….
« Tous les survivants devraient écrire leurs histoires ».
Me disait un jour Elie Wiesel.
Sur le moment je n’ai pas compris la raison de son propos et j’imaginais la montagne de livres que cela représenterait.
Que pouvait justifier cette impérieuse recommandation ?
Tant de livres déjà écrits, tant de chefs d’œuvres publiés, cela ne suffisait-il pas ?
Je m’imaginais que cette exhortation pouvait avoir une origine religieuse ! J’ai pensé au mystère du 613ème Commandement, qui prescrit à chacun d’écrire au cours de sa vie, l’Ancien Testament, la Bible, ou à défaut un livre d’enseignement ! (Texte abrégé.)
C’est en écrivant mon propre récit que j’ai perçu la signification de l’exhortation d’Elie Wiesel.
Une bibliothèque à la dimension du drame de la Shoah doit être constituée ! Seuls nous les survivants, témoins de l’indicible devons nous efforcer, aussi pénible que cela soit, aussi vain que cela puisse paraître, pouvons répondre à cette exigence.
Chaque cas que nous représentons est unique par son expérience et chaque récit l’est aussi !
Peut être bien plus tard dans le temps, la compilation de ces écrits, s’ajoutera aux livres énumérés dans le 613ème Commandement.
Maintenant la nécessité d’écrire ce livre s’est imposé à moi. Il devait être écrit. Je me devais de répondre à cet appel en dépit de toutes les difficultés que j’ai pressenties, craignant de répéter une fois de trop ce que d’autres avaient si bien décrit avant moi !
Décrire la Shoah tout comme l’après Shoah a exigé de moi un effort immense. L’écriture n’est pas mon moyen d’expression favori.
Perdu dans les affres de mon inquiétude et de mes pensées aux réponses incertaines, je me suis rappelé l’histoire de ce pauvre homme qui ne savait ni lire, ni écrire et ne connaissait que son alphabet.
Assis un jour, dans un lieu de prière, il récitait avec ferveur la seule chose qu’il connaissait : l’alphabet. Son voisin, un bourgeois bien nourri et bien vêtu l’entendit et lui demanda de ne pas importuner le Bon Dieu avec de telles inepties. Ce bourgeois lui dit qu’il avait grand besoin de l’aide de Dieu, car il était en train de négocier l’achat de l’affaire d’un confrère et l’aboutissement ferait de lui le plus grand marchand du pays !
Le pauvre bougre reconnut avec humilité l’insuffisance de ses prières. Mais puisqu’il ne connaissait pas les prières d’usage, il expliqua au riche marchand que dans son infinie bonté, Dieu parviendrait certainement à assembler les lettres qu’il lui adressaient en désordre, Il ferait les mots justes, puis les phrases et connaîtrait ainsi ses prières. »
J’aimerais conclure mon histoire par un autre conte ‘hassidique.
Il vous paraîtra sans doute un peu familier puisqu’il reprend des éléments raconté précédemment de ma gand-mère.
Une horde de cosaques déferlait sur des villages russes où habitaient des Juifs. Les uns après les autres subissaient leurs violences : viols, assassinats et destructions.
Alors que les cosaques se rapprochaient, l’ensemble de ces habitants avec à leur tête le Rabbin, se précipitèrent dans la synagogue. Le Rabbin implorait Dieu le tout puissant, ses larmes se mêlaient à ses prières, il espérait détourner la catastrophe. Sa ferveur n’avait d’égale que la terreur de l’assistance. Chacun était persuadé de vivre là sa dernière heure et joignait sa prière à celle du Rabbin. Soudain, du fond de la salle, on entendit un cri effroyable, un cri à vous donner la chair de poule : C’était un sourd-muet qui poussait ce cri à fendre l’âme. Lorsqu’il se tut, le Rabbin poursuivit ses prières, mais paraissait soulagé et presque allègre.
L’office terminé, un notable s’enquit auprès de lui de la raison de ce changement subit.
-« C’est simple, répondit le Rabbin, j’étais fort inquiet quant à l’aboutissement de mes prières. Je n’étais pas certain que Dieu les exaucerait. Mais lorsque le sourd-muet eut poussé son terrible cri, je sus que je n’avais désormais plus de souci à me faire. Dieu ne pouvait pas ne pas l’avoir entendu ».
Peut être ces innombrables livres qui seront écrits par les néophytes de l’écriture, résonneront à nos consciences comme le cri du sourd-muet, à l’oreille de Dieu.
Imparfaits dans leur forme mais si authentiques, qu’ils ne peuvent être qu’entendus.
-« Ce que nous sommes capables d’écrire, demeure toujours bien en deçà de ce que nous parvenons à dire ».
Dans mon récit figurent seulement deux lettres d’élèves qui me semblaient alors intéressantes.
Par cet additif je voudrais préciser combien toutes les autres m’ont réconfortées par leur contenu ; fait de compréhension, d’affection et surtout par des mots simples d’HUMANITE.
Mots venant d’enfants que nous avons vainement attendus lors de notre retour…
Toutes sont émouvantes, certaines accompagnées de dessins prouvant combien leur attention était soutenue !
Malheureusement je ne peux pas les inclure toutes et m’en excuse auprès de « mes élèves » de quelques heures…
Heures privilégiées passées en leur compagnie.
Toutes m’ont aidées à continuer mes témoignages, afin que la MÉMOIRE RESTE INTACTE.
Que les maîtresses d’écoles les professeurs ainsi que les personnes qui ont organisé ces rencontres soient également remerciées ici !
P.S. Ces lettres n’ont intentionnellement pas bénéficiée d’un classement de ma part.









