Le Soleil Voilé
par Paul Schaffer

Chevalier de la légion d'honneur
SOMMAIRE
Préface de Simone Veil, lettre de Serge Klarsfeld
Prologue
Mon enfance, Nuit de Cristal
La fuite d’Autriche, le départ de Belgique, l’arrivée à Revel
Mon arrestation à Revel, ma déportation, mon évasion, ma libération
Mon retour
Photos
Lettres et dessins reçus après mes témoignages
Préface de Madame Simone Veil
Soixante ans après son arrestation et sa déportation, Paul Schaffer a décidé d’écrire son histoire, celle que vous allez lire et qui est, à bien des égards, exemplaire. Exemplaire, parce que les événements qui ont bouleversé son existence, ont de la même façon bouleversée la vie de nombreux adolescents, qui ont survécu à la déportation, mais dont les familles ont le plus souvent entièrement disparu, simplement parce qu’elles étaient juives.
De France, 76.000 Juifs ont été déportés, 2.550 sont rentrés, parmi lesquels la plus part étaient des jeunes gens et jeunes filles. A leur retour du camp ils n’ont retrouvé ni famille, ni ami, ni argent, aucun souvenir matériel qui puisse évoquer leur passé. Les appartements, de leurs parents avaient été totalement vidés par les Allemands, quand ça n’était pas par des voisins.
Leurs seuls souvenirs étaient dans leur cœur et leur tête : le bonheur d’une enfance choyée qui fut brutalement interrompue par la déportation et la disparition dans des chambres à gaz de tous ceux qu’ils aimaient.
A ces souvenirs, se surajoutaient ceux des atrocités et de la violence, de l’inhumanité de l’enfer concentrationnaire dont ils étaient sortis par miracle.
N’ayant pu aller normalement en classe, trop jeunes pour avoir acquis une formation professionnelle, ils ont dû tout reconstruire et d’abord eux-mêmes en réapprenant à vivre. Ce n’était pas facile de retrouver une vie normale, ni même d’en donner l’apparence.
Souvent, ils ont rapidement fondé une famille, même s’ils savaient qu’elle ne remplacerait jamais celle qui avait disparu dans la tourmente. Pour reprendre goût à la vie, il leur fallait une atmosphère de tendresse et de bonheur pour essayer de remplacer celle qu’ils avaient connue.
Pour autant, leur douloureux passé n’a cessé de les hanter, même si pendant longtemps ils n’en ont guère parlé…
Si certains ont préféré garder le silence, se sentant incapables de concilier, dans leur esprit, le présent et le passé et d’imposer à leurs proches le poids de leurs souvenirs, d’autres ont été contraints au silence parce que, dès leur retour, ils se sont heurtés à l’incrédulité ou à l’indifférence. Cette indifférence cachait en réalité la difficulté pour les « autres » de supporter la distance et l’incompréhension qui les séparaient de ceux qui étaient rentrés.
Un mur qui paraissait infranchissable s’est ainsi élevé entre les anciens déportés, revenus d’un monde qui n’avait plus rien d’humain, ceux dont on pourrait dire qu’ils étaient passés de l’autre côté du miroir, et les autres.
C’est donc entre nous que, pendant des années, nous, anciens déportés, nous sommes retrouvés pour parler inlassablement, dans un langage plus ou moins codé, de ce que nous avions vécu. Nous avons ressassé nos souvenirs, retrouvé la fraternité qui nous avait permis de survivre, évoquant les moments les plus cruels, souvent avec dérision, seule façon pour pouvoir en parler, même entre nous.
La déportation a créé des sentiments d’appartenance à un monde à part. Quelles que soient nos différences et divergences existantes, l’expérience que nous avons vécue nous amène à voir la vie d’une autre façon.
Les années ont passé, les temps ont changé. Les nouvelles générations, mieux à même de nous écouter parce que moins directement concernées, plus curieuses de nous entendre, nous ont incités à parler. En vieillissant, nous avons pris conscience de la nécessité de transmettre notre témoignage, de ce que nous avions vu et vécu afin que l’Histoire s’en empare. Nous avons ainsi tenu l’engagement, pris vis à vis de nos camarades, que nous avions vu mourir dans des conditions abominables, de parler pour que l’on n’oublie pas.
Bien que leurs témoignages aient été longtemps dédaignés, voire rejetés par la plupart des historiens, au motif que les victimes déformant nécessairement la vérité, ne sont pas crédibles, les anciens déportés ont été de plus en plus nombreux à prendre la parole ou la plume. La volonté de répondre à la diffusion des thèses négationnistes et le souci de ne pas laisser à des films et des romans de fiction l’exclusivité d’une représentation de la déportation, parfois très éloignée des réalités, ont fait prendre conscience de l’intérêt de recueillir les témoignages des survivants lorsqu’il en était encore temps. Divers organismes s’y sont employés, et les éditeurs ont été plus disposés à publier leurs récits.
Pour Paul Schaffer, c’est surtout le sentiment d’un devoir à accomplir avant de disparaître, quelles que soient les difficultés et la douleur que ce travail d’écriture et de mémoire lui ont imposés, qui l’a conduit à écrire le présent ouvrage.
Il ne s’agissait pas seulement de parler de la période particulièrement cruelle de sa vie, les persécutions en Autriche, la fuite en Belgique, l’exode vers la France, des années de vie clandestine, l’arrestation, la déportation avec sa mère et sa sœur, qui ont été gazées dès leur arrivée à Auschwitz. Il tenait aussi à évoquer la vie de famille avec sa sœur, ses parents et grands-parents ainsi que tous ceux qui avaient fait partie de son existence d’enfant, lorsqu’ils habitaient à Vienne avant l’anschluss. A tous, à travers son récit, il exprime sa reconnaissance pour le bonheur qu’ils lui ont donné et dont il a toujours conservé le souvenir au fond de son cœur, certes avec tristesse, mais aussi une très grande tendresse. C’était le bonheur simple d’un petit garçon au sein d’une famille unie, celui des vacances, des longues promenades et des goûters chez le meilleur pâtissier, c’était aussi la classe et les jeux avec ses camarades ou encore son attachement à sa collection de timbres à laquelle il tenait tant qu’il l’avait emportée avec lui, en cachette, lorsque la famille a été contrainte de fuir l’Autriche.
Le malheur qui s’abat sur sa famille comblée n’en paraît que plus dramatique, et les souvenirs ainsi retracés, des décennies plus tard, traduisent parfaitement la stupeur et le total désarroi qu’ont pu éprouver avant la guerre, les Juifs allemands et autrichiens, pourtant totalement intégrés, face aux persécutions.
De tous ces événements, Paul parle avec lucidité et sans concession mais sans amertume pour lui-même, autre que l’inquiétude et la douleur qu’il éprouve pour les siens tout au long de ces épreuves qui ont précédé le drame.
L’attention qu’il a toujours portée aux autres, plutôt qu’à lui-même, étonne chez un adolescent de cet âge. A chaque fois que ses parents sont contraints de fuir, de se cacher, tout en s’organisant pour recréer un nouveau cadre familial, le jeune Paul ne se plaint jamais, ne se laisse jamais abattre : il s’intéresse à tout, apprend le français et le travail d’ébéniste, puisqu’il ne peut aller en classe. Les relations avec la population de Revel, où la famille a trouvé refuge, en seront très favorisées. A l’aide courageuse que leur ont apportée certains habitants de cette petite ville du Sud-Ouest, il porte davantage d’importance qu’à l’attitude des gendarmes qui ont arrêté sa famille et se sont acharnés à le retrouver après une courte évasion.
Des bons et mauvais souvenirs de Revel, il parle plus volontiers des premiers. Alors qu’il a vécu moins de deux ans en France, c’est sans hésiter qu’il y reviendra dès sa libération du camp.
Ayant fait la connaissance de Paul en déportation, je sais que cette attitude dénuée d’ostracisme et de haine ne date pas d’aujourd’hui, elle n’a pas été imaginée pour les besoins de son histoire. Elle traduit sa véritable personnalité qui n’a jamais été atteinte par les atrocités, la violence et les humiliations du camp – ce qui ne donne que plus de prix à son récit.
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au début du mois de juillet 1944 à Bobrek, petit commando situé à quelques kilomètres d’Auschwitz-Birkenau, un immense camp d’extermination.
Nous étions environ trois cents déportés, dont seulement une trentaine de femmes. Celles-ci étaient pour la plupart affectées à des travaux du bâtiment et de terrassement, alors que les hommes travaillaient généralement dans l’usine. L’espace du camp étant très réduit, les hommes et les femmes avaient l’occasion de se rencontrer, et même de nouer des relations amicales, bien que non tolérées. Ces relations ont perduré jusqu’à ce jour, plus particulièrement entre ceux qui avaient été déportés de France.
Paul avait alors dix-neuf ans. Bien que déporté déjà depuis près de deux ans dans un autre camp proche d’Auschwitz, il avait su préserver des qualités humaines tout à fait exceptionnelles qui contrastaient avec l’ambiance de brutalité qui régnait dans le camp. Sa dignité, sa gentillesse vis à vis de tous, une certaine forme de civilité, m’apparaissent encore aujourd’hui comme la plus belle victoire sur un système concentrationnaire conçu pour nous humilier et nous réduire à un état quasi-bestial.
Même s’il pressentait que sa mère et sa sœur, comme la plupart des déportés de leur convoi, avaient été gazées dès leur arrivée à Auschwitz, il ne s’est pas abandonné au désespoir. Il voulait survivre, il l’a fait sans jamais s’abaisser à quoi que ce soit et en cherchant toujours à aider les autres.
Outre sa force de caractère, il a su, au bon moment, faire preuve de lucidité et de courage pour prendre des décisions parfois risquées, mais qui lui paraissaient donner une plus grande chance de survivre.
Comme tous ceux qui étaient à Bobrek, nous avions eu l’un et l’autre de la chance d’être envoyés dans ce commando. Pour certains c’était la chance d’avoir bénéficié de la sympathie ou la pitié d’un responsable du camp, ce qui fut mon cas. En ce qui concerne Paul, c’est lui qui a saisi sa chance.
Pour ce faire, alors que la plupart de ses camarades espérant échapper aux travaux les plus pénibles se disaient étudiants, il avait déclaré à son arrivée au camp, ce qui naturellement n’était pas vrai, qu’il avait une formation de métallurgiste et qu’il était donc qualifié pour travailler dans une usine. Il fallait pour cela beaucoup de présence d’esprit et aussi beaucoup d’audace. Il savait en effet qu’on allait lui faire faire un essai et que cet essai ne serait pas très concluant. Ce fut bien évidemment le cas, mais il devait porter en lui quelque chose de particulier, un désir de vivre, une faculté de donner à penser à son interlocuteur qu’il serait capable d’apprendre.
Amoureux d’une jeune-fille qui faisait partie de notre petit groupe de femmes, Paul renonce à s’évader durant la « marche de la mort » ne voulant pas la laisser en danger derrière lui. Elle ne voulait pas le suivre parce qu’elle avait l’espoir de retrouver son frère également déporté. C’est avec difficulté que Paul l’a effectivement retrouvé au camp de Gleiwitz où nous nous sommes arrêtés avant notre embarquement sur les trains.
Lui-même évoque cette idylle avec cette jeune-fille, ce qui m’autorise à en parler et à dire combien nous étions tous émus par l’amour de ces deux jeunes gens.
Cette histoire très romantique nous montrait que, même au camp, il y avait place pour des sentiments purs et désintéressés. Elle apportait à chacun d’entre nous, une part de rêve qui faisait tellement défaut dans notre vie misérable.
Lorsqu’en janvier 1945 l’Armée soviétique approchant d’Auschwitz, nous fûmes tous poussés sur la route dans une longue marche forcée vers l’Ouest, il n’hésita pas à prendre le risque de sauter du wagon avec un de ses camarades dans l’espoir de se cacher jusqu’à l’arrivée des soldats russes. Il savait pourtant que s’il était retrouvé par les SS ou dénoncé par des habitants de la région, il serait abattu sur place. Après quelques jours d’errance et de danger dans la zone des combats, il a été libéré.
Il avait ainsi échappé à un transport de plusieurs jours en wagon découvert, par un froid glacial, au cours duquel beaucoup de déportés sont morts, de faim et d’épuisement. Cette évasion, jugée trop risquée par la plupart, lui a permis de réduire de quelques mois sa déportation, pendant lesquels le typhus et la faim ont provoqué la mort d’un grand nombre de déportés, très peu de temps avant la fin de la guerre. Là où certains ont hésité et renoncé, il avait eu l’instinct de se dire « j’ai une chance, maintenant, tout de suite, je dois la saisir ».
Le récit de Paul ne s’arrête pas à la libération et à son retour.
A peine arrivée en France, il avait eu la douleur d’apprendre que son père était mort à l’hôpital de Revel peu après la déportation de sa femme et de ses enfants.
De ses difficultés dans les années qui ont suivi, de sa volonté d’apprendre et d’entreprendre, il parle peu. C’est pourtant un long et difficile parcours qu’a été le sien, se retrouvant en France sans famille, sans relation, sans argent, sans formation professionnelle ni diplôme.
Il ne dit pas combien il lui a fallu d’énergie et de courage pour s’intégrer dans un pays qu’il ne connaissait qu’à travers la vie d’une petite ville.
Après avoir suivi une formation d’ingénieur qu’il termine dans un établissement de l’ORT, il y est resté quelques années comme professeur. Très apprécié, il aurait pu y faire carrière. Mais conscient de ses capacités, il souhaitait trouver un emploi où il puisse avoir des responsabilités. Engagé dans un petit atelier comptant une vingtaine d’ouvriers, il est devenu rapidement associé de cette affaire, avant d’en être chef de cette entreprise.
Lorsqu’il a vendu trente ans après, regretté de tous, cette usine employait 300 ouvriers et se trouvait parmi les plus modernes et importantes dans son domaine.
Ce n’est pas sans une certaine nostalgie qu’il a renoncé à se séparer de ce qu’il avait créé au cours de ces années de travail avec une équipe qui lui était très attachée, mais il songeait à sa famille et tenait à servir des causes essentielles pour lui, auxquelles il n’avait pu jusque-là se consacrer comme il l’aurait souhaité.
C’est au sein de l’Association France-Israël, dont il devint vice-Président qu’il œuvre maintenant pour l’amitié entre ces deux pays, conciliant ainsi l’amour qu’il porte à son pays d’adoption, la France, et sa foi en Israël, où il avait été tenté de s’installer au retour de sa déportation.
Mais davantage encore, c’est l’entretien de la Mémoire de la Shoah et de la déportation qui accapare son temps : déjà actif dans diverses associations d’anciens déportés, il témoigne de plus en plus souvent dans des établissements scolaires pour que les nouvelles générations, qui n’ont pas vécu ces événements, prennent conscience et sachent ce qui s’est passé en tirent la leçon.
De ces rencontres avec les jeunes, il tire lui-même une grande richesse car il sait retenir leur intérêt, susciter leur émotion et nouer avec eux des relations de confiance et d’amitié très exceptionnelle. C’est là une tâche éprouvante et difficile, car il s’agit pour tout ancien déporté, de parler d’un passé resté très douloureux et de trouver le ton juste, pour évoquer des réalités atroces, sans traumatiser de jeunes esprits.
Comment parler d’événements qui paraissent nécessairement très lointains, alors que la télévision montre chaque jour en direct tous les conflits et drames de la planète ?
Comment faire comprendre aux élèves la spécificité de la Shoah et les aider à en tirer une leçon qui s’inscrive dans le présent, sans pour autant banaliser le passé ?
La sobriété et l’authenticité du récit de Paul Schaffer lui confèrent une émotion particulière. Le message qu’il transmet n’en acquiert que plus de prix.
On ne peut douter que, comme auprès des enfants auxquels l’auteur s’est si souvent adressé, Paul ne trouve auprès de ses lecteurs la même sympathie et la même connivence.
Aux uns et aux autres, il donne l’exemple d’un jeune homme qui a su résister au malheur, aux humiliations et aux souffrances de la vie concentrationnaire pour rester un être humain.
De l’image qu’il donne des anciens déportés, de la confiance en l’humanité qu’il a su garder, qu’il soit remercié.
SIMONE VEIL
Lettre de Serge Klarsfeld
L’ouvrage de Paul Schaffer trouvera certainement son public, un vaste public et de préférence, un public de jeunes.
En dépit des décennies qui se sont écoulées, P.S. a écrit un livre de jeune pour retracer ce parcours extraordinaire du XXe siècle d’un garçon né et élevé à Vienne selon les critères d’une excellente éducation juive autrichienne, puis adolescent projeté de la France rurale du Sud-Ouest dans l’enfer concentrationnaire de Birkenau, privé à jamais de son père, de sa mère et de sa sœur.
Le miracle de cette lecture tient à la sincérité de Paul : c’est à elle que l’on doit d’être pris par la main par Paul, dès les premières pages et faire le chemin, tout le chemin sans lâcher cette main et en regardant ce qu’il a vu avec ses yeux.
Sincérité, intensité, pudeur, sensibilité caractérisent Paul, qui a traversé tant d’épreuves en conservant toujours une dignité innée et renforcée encore dès la plus tendre enfance par un milieu familial empreint de l’humanité la plus chaleureuse.
Paul a connu les mauvais traitements par les policiers autrichiens, allemands, par les gendarmes français, par les SS, par les kapos, mais ne s’est jamais abaissé au rang bestial que les nazis voulaient lui faire atteindre.
La haine n’a pas dévoré son cœur et lui a permis de construire une vie familiale et professionnelle heureuse et créative, tout en assumant pleinement ses responsabilités de déporté rescapé, en particulier sur le plan pédagogique.
Les récits d’anciens d’Auschwitz appartiennent en réalité à une catégorie qui n’existe pas encore : celle de récits de voyageurs interplanétaires qui décriront les êtres et les mondes qu’ils auront visités. Les survivants d’Auschwitz sont les seules à être revenus d’une autre planète, une planète terrifiante, la planète Auschwitz. Parmi ces survivants, ceux qui ont le courage de témoigner nous aident à entrevoir ce que fut cette planète, qui restera encore longtemps à explorer. Merci Paul Schaffer.
Ce récit est le témoignage de ma vie et plus particulièrement de ma
Déportation.
Durant de nombreuses années, j’ai raconté dans des écoles et des lycées, l’essentiel de mon vécu. L’intérêt et l’attention soutenue, que ces jeunes ont manifesté, ainsi que les lettres et dessins reçus par la suite, m’ont incité à tenter l’aventure de l’écriture.
Mon souhait, téméraire peut-être, serait que mon récit soit joint au livre d’histoire scolaire, afin de compléter les connaissances des élèves et perpétuer la mémoire de cette triste période.
à mon petit-fils ADRIEN-BENJAMIN,
Pour qu’il connaisse mieux ses racines et s’en inspire !
« L’INTELLIGENCE SANS MEMOIRE EST COMME UNE FORTERESSE SANS REMPART » !
PROLOGUE.
Seule l’écriture peut préserver la mémoire de l’indicible et faire retentir l’écho du message, au-delà de la vie des témoins. Avec leur disparition une source inestimable sera tarie.
Le récit est le moyen incontestable pour contribuer à sauvegarder la vérité de ce que furent nos souffrances, nos humiliations et nos espoirs.
De protéger aussi d’un irréversible oubli, toutes les victimes à qui il n’a pas été permis d’accomplir le cycle de la vie.
Cela exige de faire resurgir des souvenirs douloureux que j’aurais aimé garder au plus profond de moi-même. Ils sont gravés dans ma mémoire, comme le numéro de matricule sur mon bras, marque indélébile d’Auschwitz.
Si l’écho de nos voix faiblit nous périrons.
Paul Eluard
MON ENFANCE A VIENNE
Il faisait froid et la neige recouvrait les rues de Vienne quand dans la nuit du jeudi 27 novembre 1924, seize mois après la naissance de ma sœur Erika, le Docteur KOCH, notre médecin de famille et une sage-femme délivraient ma mère de son second bébé. Le médecin la félicita et lui dit que son enfant avait l’apparence d’un bébé de huit jours. Elle en fut très fière. Elle avait alors vingt-trois ans.
Les médecins font probablement souvent ce compliment aux jeunes accouchées.
Mon grand-père maternel était mort deux années avant ma naissance. J’ai hérité tout naturellement de son prénom Paul, « Pessach » en hébreu, «Pâques ». La traduction anglaise « Passover » me convient mieux (Passer par-dessus.) Nombreux furent les obstacles que j’ai du surmonter durant mon adolescence!
Ma mère me parlait souvent avec admiration de son père. A telle enseigne que je m’étais fait de lui une image d’un homme fort, grand et surtout très sage. Une des anecdotes qu’elle m’a racontées, parmi tant d’autres m’a particulièrement impressionnée. C’était l’importance qu’il attachait à l’enseignement et à la connaissance.
Mon grand-père Pessach, construisait des voies ferrées. Cette profession était rarement exercée à l’époque par un juif orthodoxe, surtout en Galicie, sous l’Empire austro-hongrois. Son métier le contraignait d’aller d’étape en étape à travers les différentes contrées, avec ses ingénieurs et techniciens pour diriger les travaux.
Sa famille l’accompagnait dans ses pérégrinations, ainsi qu’un précepteur pour ses nombreux enfants.
Il refusait de les payer avec de «vulgaires» billets de banque, estimant que seules les pièces d’or, encore couramment en usage, étaient symboliquement dignes de rémunérer ceux qui transmettaient leur savoir à ses enfants.
A Vienne, notre vie quotidienne, était réglée au rythme du shabbat et des jours fériés. Dès le jeudi, en prévision du vendredi soir, ma mère et ma grand-mère s’activaient à la cuisine, préparant plusieurs sortes de gâteaux, ainsi que la «'halah», pain natté garni de graines de pavot, qu’on mangeait avec la fameuse carpe farcie et la classique poule au pot. Le goût ineffable des pâtisseries de ma mère me fait encore saliver
· Abraham et Sarah, en changeant leurs noms, changèrent également leurs destins aujourd’hui et je ne résiste pas devant un Stroudel aux pommes et autres friandises. Les odeurs spécifiques de tous ces plats, préparés pour le vendredi soir, début du shabbat* et l’atmosphère sereine qui régnait à la maison, je ne les ai plus jamais retrouvées…
Les carpes** provenaient principalement du Danube, dit bleu. Enfant,
je faisais de gros efforts pour voir la couleur bleue de ce fleuve. Il me paraissait énorme, mystérieux, tout sauf bleu.
Réunis autour de la table familiale, l’ambiance était chaleureuse.
Il me reste de ces vendredis soirs un souvenir de fête, répétée et attendue. A la fin du repas, ma mère entonnait d’une voix mélodieuse des chants en hébreux dont nous reprenions les refrains en chœur. Elle possédait un vaste répertoire de chansons du folklore juif, auquel s’ajoutaient quelques airs composés par mon grand-père Pessach. Je les garde toujours en mémoire et les chante avec un plaisir teinté de mélancolie, spécialement durant les fêtes de Pâques, accompagné par ma femme et ma fille.
Tout près de notre appartement viennois s’étendait un parc, divisé en plusieurs squares. Ma grand-mère m’y emmenait presque quotidiennement. Un jour, bavardant avec ses amies elle m’a perdu de vue, affolée elle se mit à ma recherche. Inconscient de la frayeur provoquée, je me trouvais au bord d’un bac à sable les mains dans le dos, observant avec envie les enfants en train de s’amuser. J’aurais tant aimé me mêler à leur jeu, mais je ne voulais pas me salir et détestais surtout avoir du sable dans les chaussures.
Ma petite enfance est intimement liée à ce parc. Je suivais quotidiennement les grilles qui l’entouraient pour me rendre à l'école. Durant les hivers, longs et rigoureux, dans un de ces squares, une patinoire était aménagée et au son d’une musique typiquement viennoise, je patinais avec ma sœur et nos amis. Vienne sous la neige, nos luges glissant le long des rues en pente, nos nez, nos oreilles et nos joues rougis par le froid, sont les images insouciantes et joyeuses de ces douces années.
* Dans la religion juive, le jour commence la veille au soir, en vertu du premier chapitre de la Genèse qui se termine par cette phrase :
“ Le soir se fit, le matin se fit, un jour”.(Genèse)
La journée biblique me parait logique.
**La consommation de carpes dans les pays de l’Europe centrale s’explique probablement par le fait, particulièrement vrai pour l’Autriche, de ne pas avoir de territoires donnant accès à la mer. L'élevage de ce poisson d’eau douce était facile et bon marché.
J’étais un petit garçon choyé, aimé, entouré essentiellement de femmes : ma grand-mère, ma mère, sa jeune sœur Clara âgée de seize ans étudiante, habitait à la maison et ma sœur Erika. Mon père, agent d’assurances, partait tôt le matin et rentrait généralement tard le soir. Souvent je dormais déjà.
Maman étant la seule à ne pas céder à mes caprices, aussi je la trouvais bien sévère. Elle était pourtant douce, affectueuse et même espiègle. Souvent je l’entendais rire aux éclats avec ses amies.
A trois ans, je ne me voyais pas grandir et il me semblait voir ma grand-mère devenir de plus en plus petite. Il est vrai qu’elle n’était pas bien grande. J’en ai conclu que c’était elle qui bientôt allait atteindre ma taille et non l’inverse...
Un jour j’ai cassé un bibelot auquel ma mère tenait beaucoup. Je m’attendais à une fessée bien méritée. Pour la dissuader, je lui dis gravement:
-“Tu verras quand moi je serai grand et toi petite, comme les fessées font mal !”-
Désarmée elle s’est mise à rire et me serra affectueusement contre elle !
Parfois pour s’amuser, avec une sévérité feinte, elle faisait mine de chercher une canne pour me « corriger ».
De toutes mes forces je protestais :
-«Non ! Pas avec la mienne» ! –
Nous en avions plusieurs à la maison, mon père en utilisait une suite à sa blessure de guerre. De plus à l’époque les cannes étaient à la mode.
La mienne, sculptée d’Edelweiss, était un souvenir rapporté de vacances passées à Worochta, petit village de montagne dans les Carpates, station de sports d’hiver connue, où papa était né. J’avais à peine quatre ans lorsque mon père et moi avions fait ce long voyage. Plus de vingt heures de train pour nous rendre chez les parents de mon père. Attenant à la ferme de mes grands-parents, se trouvait une écurie, parmi les chevaux il y avait un poney. Je le montais chaque jour et m’y suis passionnément attaché.
Lorsqu’il fallut rentrer à la maison, je n’ai pas voulu le quitter. Pour calmer mes pleurs on me promit qu’il serait dans notre train et que je le retrouverais à Vienne. Cela n’était évidemment pas vrai. Ce fut là ma première grande déception. J’avais fait confiance aux grandes personnes et j’avais été trahi. Longtemps, j’ai rêvé de ce compagnon de jeu si docile.
Il me reste de ce séjour une photo, jaunie par les ans. Je suis assis sur les genoux de mon père devant une meule de foin, dans un champ appartenant à mon grand-père. Depuis, j’ai gardé un attachement tout particulier pour la montagne qui me rappelle Worochta. J’aime le calme que l’on y trouve et les odeurs de la nature préservée.
Le moment de ma scolarisation arriva à l’âge de cinq ans, un peu trop tôt à mon gré. Un maître venait aussi à la maison pour m’apprendre à lire l’hébreu.
Mon instituteur Rudoph Tretter, au visage rond et jovial, m’aimait beaucoup. Un jour nous devions terminer un exercice d’écriture par des petites croix. J’ai refusé de les faire !
Surpris et mécontent de mon obstination, il me demanda :
«Mais enfin Paul, pourquoi ne veux-tu pas faire de croix ? » –
« Parce que les juifs n’ont pas le droit de dessiner des croix ! » -
Cette réponse était inspirée par des propos de ma grand-mère que j’avais certainement mal interprétés.
Quelque temps plus tard, lors d’une réunion de parents, il a félicité ma mère, disant que j’écrivais déjà comme un grand. Toute fière, elle a raconté mes prouesses à ses amies sans prendre garde à ma présence. Le résultat fut désastreux ! J’en ai conclu, puisque j’écris comme un grand, je n’ai plus d’efforts à faire, seules les leçons qui m’intéressaient faisaient objet de mon attention. Mes parents et Monsieur Tretter furent très contrariés par ce brusque changement, sachant que je pouvais obtenir de bien meilleurs résultats. Depuis, la mention « peut mieux faire » figurait souvent sur mes devoirs !
Un jour, ma mère souffrante était restée alitée. Je lui demandais ce qui lui ferait plaisir :
-« Je mangerais bien une orange, me répondit-elle. »
Il n’y en avait pas à la maison, je suis vite allé chez notre marchand pour en acheter. Tout en courant, j’en ai épluché une, afin de la lui offrir aussitôt de retour.
Jamais je n’oublierai le regard plein d’amour qu’elle eut pour son petit garçon. Ce n’est que devenu adulte que j’ai compris combien ce simple geste a pu tant l’émouvoir.
Durant des heures je jouais sagement avec un véritable trésor amassé dans une caisse. Un invraisemblable bric-à-brac fait de bouts de ficelles, fil de fer, morceaux de bois, de clous, de vis, d’écrous... tous destinés à être jetés et que j’avais précieusement récupéré.
Auprès de mes proches je m’étais fait une réputation de « bricoleur » ! Un jour Madame Farb, notre voisine, veuve de guerre, crédule et surtout un peu avare, m’a demandé.
- « Paulchen, (petit Paul) mon réveil ne fonctionne plus, pourrais-tu le réparer ? »
- « Oui bien sûr, donnez-le-moi ! »
Devant mon aplomb elle me l’a imprudemment confié. Le démonter fut chose facile, le reconstituer, impossible ! Tout penaud, je le lui ai rendu en pièces détachées.
Furieuse elle alla se plaindre auprès de ma mère qui bien entendu prit ma défense et lui dit avec un sourire qu’elle avait du mal à dissimuler :
-«Mais enfin, comment avez-vous pu croire que Paulchen arriverait à réparer votre réveil ? C’est un enfant ! » -
Le travail scolaire devenait plus ardu. Pour faire plaisir à mes parents j’essayais de m’appliquer davantage. Quand les notes étaient mauvaises, je profitais du manque de sévérité de mon père pour lui glisser le matin mon bulletin à signer, juste avant son départ. Régulièrement il me disait :
-«Tu ne perds rien pour attendre ! Nous verrons cela ensemble ce soir » !
Mais je savais qu’à son retour, il ferait semblant d’avoir oublié…Il me punissait rarement. Il laissait les soins de l’éducation de ses enfants à Maman, lui faisant entièrement confiance, sachant combien elle était efficace.
Nos dernières vacances à Worochta nous les avons passées en 1933.
De mon grand-père paternel Jakob je conserve le souvenir d’un homme âgé, souvent assis au bout de la table de la grande pièce qui servait de salle à manger. Durant de longues heures il était penché sur de volumineux livres, étudiant le Talmud, tout en se caressant machinalement la barbe. De temps en temps il me pinçait gentiment la joue et me prenant sur ses genoux, me posait des questions pour vérifier mes connaissances en hébreu. Cela m’intimidait et j’avoue avoir tout fait pour éviter cette situation !
Ma grand-mère Feiga était une femme mince et énergique. Elle s’activait durant une partie de la journée dans son épicerie qui jouxtait la maison, tout en s’occupant de faire la cuisine, pour ses enfants et une ribambelle de petits-enfants.
Son échoppe, était un « Bazar » comme il en existe encore de nos jours dans les campagnes. Dans les rayons chacun pouvait trouver son bonheur. Cela allait de l’épicerie au fil à repriser, jusqu’aux grandes pièces de cuir vendues au détail pour le ressemelage des chaussures.
Un coin faisait la joie des enfants du village : il y avait là une épaisse plaque en bois percée d’un grand nombre de trous, recouverte d’une jolie feuille de papier fleurie. Dans chaque trou se trouvait une boule de couleur différente. En perçant le papier à l’aide d’un tube, on la retirant et suivant sa couleur on avait droit à des bonbons, du chocolat ou toute autre friandise !
Au sous-sol du chalet il y avait un cordonnier et comme la plupart des hommes religieux il avait une barbe qui le vieillissait. Il m’impressionnait parce qu’il avait un pied-bot. Je n’en avais jamais vu auparavant. J’admirais l’habileté avec laquelle il savait remettre en état des chaussures tellement usées. Souvent les plus pauvres qui n’en possédaient qu’une seule paire les attendait patiemment pour repartir. Durant ce temps les discussions allaient bon train et se terminaient parfois par l’interprétation d’une sentence du Talmud, ce qui me laissait supposer que ce cordonnier et ses clients étaient érudits.
De ma famille paternelle je me souviens particulièrement du frère cadet de mon père, Max, grand gaillard s’occupant de la ferme. Pour aller à la Synagogue le samedi, il prenait sur ses épaules son petit-neveu venu de Vienne, pour qu’il ne salisse pas ses chaussettes blanches et ses chaussures vernies, dans la boue d’une rue non asphaltée. Il avait de nombreuses sœurs, elles étaient toutes mariées et avaient plusieurs enfants chacune, sauf la plus jeune, Dora qui était célibataire.
Qu’elles étaient belles les familles d’antan !
Malheureusement je ne connais même pas leurs noms et j’ignore quel fut leur sort durant la tourmente.
Elles ont été probablement englouties avec des milliers d’autres. Anéanties comme toutes les communautés de ces villes et villages, emportant dans l’au-delà leurs cultures, leurs usages et leur irremplaçable humour.
Il ne reste aujourd’hui, que le mémorial de la vallée des communautés disparues, où les noms de toutes ces villes d’Europe sont burinés dans les pierres de Yad Vashem à JERUSALEM.
De la famille de ma mère ont survécu tante Klara, très âgée, qui vit en Floride. Deux cousins, dont Max, épargné après plusieurs années passés dans des camps de concentration et Bert qui se trouve en Californie. Ironie du sort,son frère aîné Paul, soldat dans l’armée américaine est mort lors du débarquement des alliés sur les plages de Normandie.
Une de mes passions était le football. Mes amis et moi étions de fervents supporters de l’excellente équipe juive, “Hakoah”. De fréquents heurts entre le public et les équipes adverses se produisaient durant les rencontres. Invités en 1933 pour une compétition aux États-unis, presque la moitié des joueurs a choisi d’y rester. Judicieuse décision à la lumière des événements que connut l’Europe par la suite.
Comme la plupart des jeunes enfants je mentais et recevais de temps à autre de mémorables fessées ! L’une d’elle m’est restée particulièrement en souvenir. J’avais alors dix ans, au moment de la fête de «‘Hanoukka» qui dure huit jours. On offrait fréquemment aux enfants une toupie. * Dès le premier jour j’ai perdu la mienne. Dépité, avec l’argent de ma tirelire et sans permission, j’en ai acheté une autre. Le lendemain, en jouant sur le parquet, en présence de ma mère, ma toupie neuve a roulé sous un meuble où se trouvait celle perdue la veille. Mal à l’aise avec mes deux toupies en main je regardais Maman. Surprise, elle m’a demandé :
- « Tiens, tu as deux toupies maintenant ? »
- « Oui, Samy m’a offert la sienne ! »
- « Il est très gentil ton ami Samy, alors lui n’a plus de toupie ? Je ne te crois pas, dis-moi la vérité ! » -
Je rougissais facilement et mon mensonge me rendait cramoisi.
La punition fut sévère. Après tant d’années avec attendrissement j’y
pense encore. Je n’ai plus jamais menti !!!
Peu de temps après, ma mère m’expliqua avec beaucoup de sagesse :
-«Il est interdit de mentir, mais nul ne peut t’obliger de tout dire » !
Il m’a fallu du temps pour assimiler ce conseil qui me semblait être en contradiction avec son éducation et comprendre le bien fondé de cette recommandation.
Tout bascula en mars 1934. Il y a eu d’abord une longue coupure d’électricité, annonçant l’insurrection déclenchée par le chancelier Dollfuss. Suivie d’une guerre civile qui dura plusieurs jours avec son cortège de morts et d’arrestations et se termina par la victoire du chancelier. Il imposa un régime autoritaire, remplaçant celui du parti socialiste qui gouvernait le pays depuis la défaite de 1918 et la dislocation de l’Empire austro-hongrois.
L’antisémitisme des Autrichiens, toujours latent et fort répandu, se manifestait brutalement d’une façon plus ostensible. L’influence de l’Allemagne où les nazis avaient pris le pouvoir en 1933 contribua largement à cette évolution.
Dès lors je fus confronté au racisme. A l’école, durant les récréations les querelles entre les élèves étaient de plus en plus fréquentes et violentes.
*Sur chacune des quatre faces de la toupie figurent les lettres hébraïques : “N G H C” signifiant : Un miracle s’est produit là- bas. (Jérusalem) !
L’origine de «Hanoukka» remonte à la guerre contre Antiochos IV nommé Épiphane, qui avait détruit le temple à Jérusalem et profané l’autel. Sous la conduite du Grand Prêtre Mattathias et ses cinq fils, appelés les “Maccabées”, une guerre victorieuse fut menée contre Antiochos. En reconquérant le temple, une petite fiole d’huile “pure”, fut retrouvée, juste suffisante pour servir un seul jour. Par miracle cette faible quantité d’huile a permis de garder une flamme allumée dans le Temple reconquis pendant 8 jours, le temps nécessaire pour préparer une nouvelle quantité d’huile.
Pour marquer cet événement, on allume dans un chandelier à huit branches durant les huit jours de
cette fête, tous les soirs une lumière supplémentaire.
Mon professeur d’allemand, le Docteur Siegel, * ne me pardonnait aucune faute de syntaxe. A la moindre erreur pour me corriger, en ricanant il m’attrapait par l’oreille et me soulevait de mon siège en imitant l’accent yiddish. Cette façon de parodier l’accent juif était largement répandue.
Les rares moments de bonheur dans cette école, je les dois à ma maîtresse de français. C’est un peu par paresse que j’avais choisi le français comme seconde langue. Ma sœur l’étudiait déjà depuis un an et je savais pouvoir compter sur son aide pour faire mes devoirs.
Madame Sylvestre était jeune, belle et coquette. Durant les cours elle portait souvent un chapeau. L’un d’eux avec un pompon, me fascinait et la rendait à mes yeux plus séduisante encore. En fait j’étais amoureux et elle s’en était certainement aperçue ! Cela devait certainement l’amuser et la rendre plus indulgente à mon égard.
A ma grande joie, elle me fit cadeau d’un petit livre de chansons françaises, dans lequel j’ai appris entre autre :
« Marlborough s’en va-t’en guerre…
Pour lui faire plaisir je m’appliquais à bien travailler, sans imaginer qu’un jour le français me serait si utile.
Plus tard en Belgique, j’ai revu des pompons sur les képis des soldats belges. Ils m’ont fait penser à ma jolie Madame Sylvestre.
La petite histoire raconte qu’un roi ayant surpris un garde endormi, avait imposé cet ornement à ses soldats afin de les tenir éveillés.
En 1936, j’avais alors douze ans, avec un groupe de jeunes sionistes, nous avons participé à la commémoration annuelle de la mort de Théodore HERZL, journaliste et écrivain, il avait suivi le procès du Capitaine Dreyfus à Paris et face à cette flagrante injustice, le sionisme “politique” est né sous son impulsion. Herzl est mort d’épuisement à l’âge de quarante-quatre ans. Il avait consacré sa vie à la cause sioniste, s’y était donné corps et âme dans l’espoir qu’un jour son idéal deviendrait réalité ! Un de ses livres prémonitoires s’intitule :
« ETAT JUIF »
dans celui-ci figure la phrase :
« Si vous le voulez, cela ne sera pas un rêve »
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*Aussitôt après l’annexion, ce professeur, comme beaucoup d’autres autrichiens, se mit à exhiber sur le revers de son costume, l'insigne du parti fasciste “NSDAP”, dont il était membre bien avant l’annexion. Le terme NSDAP signifies :
« Natioal- Socialistische Deutsche Arbeiter Partei. »
Au retour du cimetière nous avons été agressés par une bande de jeunes fascistes. Malgré nos cris et nos appels, personne ne s’est porté à notre secours. Les gens se détournaient ostensiblement, poursuivant leur chemin.
Durant les années 1934-38, en raison du sentiment d’insécurité, je n’étais pas autorisé à m’éloigner trop loin de la maison. Mon univers se bornait à notre quartier. Cependant nous n’avions pas abandonné nos promenades en famille dans la “Haupt-allee” (allée principale) du “Prater” tant réputé, où nous prenions des goûters aux terrasses, buvant du chocolat chaud, coiffé d’un dôme de crème chantilly accompagné de pâtisseries viennoises.
Dans les kiosques, des orchestres jouaient les éternelles valses de Strauss et des mélodies classiques, comme le “Liebesleid” de Fritz Kreisler. Aujourd’hui, ces images me font penser à quelques vieux films muets se déroulant au ralenti dans une atmosphère surannée.
Notre grande joie à Erika et moi était de faire un tour dans les wagonnets du “Riesenrad”, la grande roue, d’où nous pouvions admirer la ville. A Paris une roue semblable a été installée dans les jardins des Tuileries, et en passant devant elle immanquablement me reviennent à l’esprit mes joies enfantines.
Les dimanches d’été, je jouais au ballon avec des amis, sur le “Überschwemmungsgebiet” ; immense terrain sur l’une des rives du Danube où se déversent les crues occasionnelles du fleuve. Ou sur les bancs du square, face à notre maison, durant des heures se sont disputées d’innombrables parties d’échecs, mon jeu favori !
Plus tard sur ces mêmes bancs étaient inscrit:
Une année avant l’annexion, un haut fonctionnaire, ami intime de mes parents est venu nous annoncer sa démission et son départ pour la Palestine. En nous quittant, il nous a fait part de ses inquiétudes pour notre avenir! Mon père, militant sioniste, a tout naturellement approuvé son émigration, mais a trouvé son pessimisme excessif !
Souvent je me suis interrogé sur la passivité de mes parents. Pourquoi n’ont-ils pas eu, eux aussi, l’idée de quitter ce pays dès 1934 ?
Faut-il pour devenir volontairement émigrant être très courageux ou très malheureux ?
Pourtant Adolf Hitler dans son livre “Mein Kampf” annoncent avec précision la doctrine nazie. Ses funestes projets auraient dû éveiller nos consciences et nous alarmer. Or, ni notre communauté ni les démocraties européennes n’ont voulu voir s’approcher le danger. L’incapacité humaine d’imaginer les horreurs qui suivirent est la seule explication possible de cette apathie ou la politique- commode- de l’autruche.
La date de la cérémonie de ma Bar-mitsva approchait. Chaque jour en rentrant de l’école j’avais une leçon d’hébreu. Ma grand-mère était toujours là, discrète, dans un coin de la pièce, attentive à l’enseignement que je recevais. Ma majorité religieuse fut célébrée à la synagogue un samedi matin en novembre 1937. Très timide, j’avais la hantise de faire des fautes durant les prières, mais ce que j’appréhendais le plus, c’était le discours d’usage que je devais tenir après. Devant les visages rayonnants de mes parents et de ma grand-mère, je compris à mon grand soulagement que j’avais bien passé ces épreuves.
Ce qui m’a fait plaisir c’était de voir ma grand-mère si réservée d’habitude, rayonnante de joie et de fierté. Je savais que j’étais son petit-fils préféré ! Elle me bénissait souvent, mais ce jour là, elle le fit avec une ferveur toute particulière !
Plus tard seulement j’ai pris conscience et réalisé l’importance de ses bénédictions.
Parmi les classiques cadeaux reçus, il y avait de nombreux livres, plusieurs stylos, quatre jeux d’échecs, un jeu de Ping-pong et surtout la montre tant désirée et promise par ma grand-mère !
Attendre une montre durant des mois, voir des années et la garder précieusement toute sa vie, paraît aujourd’hui dérisoire. La génération « Swatch » a désacralisé ce cadeau classique des grands-parents.
Ma grand-mère tient une place particulière dans ma vie et dans ma mémoire. D’une tendresse sans limite à mon égard, elle semblait fragilisée par son âge. Je lui ai toujours connu un regard triste et son histoire l’était aussi.
Restée orpheline à seize ans après un « pogrom ». Cette agression fréquente, tolérée par le régime tsariste. Les cosaques à cheval, armés arrivant en horde, pillant, violant les femmes et mettant le quartier juif à feu et à sang.
Elle a été recueillie par un oncle acariâtre, qui l’obligea à épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle et de surcroît malade. Il mourut peu de temps après leur union. Courageusement, elle s’enfuit pour rejoindre une autre parente dans un village voisin. Là, un jeune veuf père de deux enfants lui a été présenté. C’était mon grand-père Peissach. Ils se sont plu dès leur première rencontre, simplement il lui dit de cesser de se tourmenter et lui a demandé de devenir sa femme. Cette seconde union lui apporta enfin un vrai foyer et le bonheur. Ils eurent trois fils et quatre filles s’ajoutant aux deux enfants qu’avait déjà eu mon grand-père de son premier mariage. Cela donna une très belle famille et de nombreux petits-enfants.
Comme une tornade, trois mois après ma Bar-mitsva, le 12 mars 1938, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie nous a submergée, mettant fin à notre vie tranquille.
A la radio mon père et moi suivions avec une attention soutenue le déroulement des événements, notamment le voyage à Berchtesgaden du chancelier Schuschnigg, successeur de Dollfuss qui avait été assassiné en 1934, quelques mois après sa prise de pouvoir.
Dès son retour du "nid d’aigles", Schuschnigg a déployé des efforts considérables pour organiser un plébiscite “pour ou contre” l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne » qu'Hitler exigeait. Les anti fascistes autrichiens ont essayé de le faire échouer. Un grand nombre d’affiches antinazies ont été placardées sur les murs, des slogans ont même été peints sur les trottoirs.
Mais avant que le référendum ne puisse s’exprimer, l’Autriche fut annexée par les nazis.
Quelques jours plus tard les femmes juives furent obligées, munis d’un seau d’eau et d’une brosse de nettoyer les trottoirs et d’arracher les affiches, afin de faire disparaître les traces de ces slogans antifascistes. Cette humiliation organisée dans chaque quartier par la jeunesse hitlérienne et les SA. (Section d’Assaut en chemises brunes) étaient la plupart du temps accompagnée de sarcasmes et de quolibets. Puis furent appliquées les lois interdisant aux juifs d’exercer un grand nombre de professions. Ces fonctions devenues disponibles ont été aussitôt accaparées par des « aryens ». La population semblait s’être parfaitement accommodée de la mainmise des nazis sur l’Autriche.
Beaucoup d’Autrichiens oubliaient sciemment l’importante contribution apportée par leurs concitoyens juifs au développement culturel, scientifique et économique de ce pays depuis le Xème siècle.
La décision bien connue d’Hitler voulant rendre le “Reich” (Allemagne et Autriche) “Judenrein”, c’est-à-dire supprimer la présence de Juifs, y compris les convertis et les enfants issus de mariages mixtes, commençait à être mise en pratique.
Les livres d’auteurs juifs et ceux dont la pensée n’était pas conforme à l’idéologie nazie, furent systématiquement interdits. Par contre les œuvres faisant partie intégrante de la culture allemande et impossible à faire disparaître, étaient alors attribuées à des “Auteurs inconnus”.
Henri Heine (1797-1856) mon poète préféré, devint alors un de ces « Inconnus ». Toutes ses œuvres furent proscrites, à l’exception de la “Loreleisage”, poésie célèbre, apprise dans toutes les écoles et devenue un chant populaire.
Heine maîtrisait la langue française à la perfection. Il a vécu durant de nombreuses années à Paris, où il est enterré.
Les arrestations des juifs et des antifascistes commencèrent aussitôt. Ils furent internés dans le camp de concentration de Dachau, en Bavière, à vingt kilomètres de Munich.
Nous avons commencé à présager le pire, lorsque Madame Friedman, habitant notre immeuble a reçu les cendres de son fils dans une urne, assassiné sous le fallacieux prétexte d’une tentative d’évasion de ce camp.
A l’école, dès le deuxième trimestre, les élèves juifs furent relégués aux derniers bancs de la classe, puis peu après regroupés dans des écoles qui leurs furent réservées avec des enseignants juifs. Le climat ne se prêtait naturellement pas à un travail scolaire normal, nous étions trop perturbés par tous ces événements.
En juillet 1938, à l’initiative de Roosevelt, se tint la Conférence d’Evian. C’est un échec : 32 pays représentés, aucun n’a voulu s’engager à augmenter son faible contingent de réfugiés. « Le Stürmer » journal satirique allemand, spécialisé dans la propagation de la haine contre les juifs, peut titrer : « Juifs à céder à bas prix. Personne n’en veut ».
En 1999 le Canada proposa d’accueillir plusieurs milliers de réfugiés palestiniens, l’offre a été rejetée par les intéressés…
A l’époque une telle proposition aurait été accueillie par les juifs avec empressement.
Mais le plus critiquable était la limitation de l’immigration juive en Palestine, décrétée par la Grande- Bretagne, pays mandataire et édité sous la forme d’un livre blanc.
Hitler a compris qu’il peut désormais faire ce qu’il veut avec les juifs et que personne ne réagira. Mais il fallait un prétexte.
En septembre 1938, que ces anciens ressortissants Polonais ont été emmenés de force à la frontière. Le refus catégorique de la Pologne de les accepter, obligea l’Allemagne bien malgré eux, à les ramener à leur point de départ.
Le 7 novembre 1938, le coup de feu tiré à bout portant contre le secrétaire d’Ambassade Von Rath, à Paris, le lui fournit. C’est un jeune juif polonais, Herschel Grynspan, qui a tiré sur ce diplomate pour protester contre l’expulsion vers la Pologne de 15.000 juifs polonais, dont ses parents, à laquelle les autorités allemandes venaient de procéder, dans des conditions inhumaines.
Dès le 8, avec Goebbels pour maître d’œuvre, un immense pogrom se prépare, destiné à semer la terreur dans la plupart des villes d’Allemagne et d’Autriche.
Le 9 novembre au soir, dès que la mort de Von Rath est connue, le signal est donné. Une centaine de synagogues furent brûlées et saccagées, les magasins et appartements des juifs, pillés et incendiés. Des Bibles, des livres de prières, les œuvres d’Einstein, Freud, Zweig, Thomas Mann et tant d’autres, ont fait l’objet d’autodafé. Quand on commence à brûler les livres on fini par brûler les hommes!
Le nom de la tristement célèbre :“NUIT DE CRISTAL”.“Kristalnacht”
dénomination qui évoque tout naturellement la pureté du cristal, pouvant donner à penser qu’il s’agit de la célébration d’une nuit de fête, est hélas dû au débris des vitres cassées à coup de barre de fer et les vitrines brisées, jonchaient le sol. Tout cela est organisé par les SA avec la complicité des policiers.
C’est la nuit qui annonce le début de l’anéantissement des communautés juives d’Europe.
Elle donna aussi lieu à une nouvelle et importante vague d’arrestations. Mon père fut pris dans cette rafle et libéré après quelques jours. Probablement en sa qualité d’ancien combattant et invalide de guerre.
Les francs-maçons, les socialistes, les communistes, les intellectuels jugés dangereux pour ce régime, qu’ils fussent juifs ou non, furent envoyés dans les camps de concentration. Certains se suicidèrent pour ne pas tomber entre les mains des nazis. Les biens juifs furent confisqués et comble d’ironie les nazis exigèrent de la communauté une amende de 1 milliard de Marks, pour compenser les dégâts commis par les SA, déchaînés.
Dès lors, l’affolement fut à son paroxysme. Nous vivions tous dans la hantise de nouvelles représailles.
En Allemagne et en Autriche les populations ont assisté à ces événements barbares, silencieuses et sans réagir.
Régulièrement la jeunesse hitlérienne, avec férocité et pleine de hargne, défilait dans les rues en chantant à tue-tête :
“Quand enfin le sang juif jaillira de la pointe de nos poignards, cela ira mieux…
Ces paroles ignominieuses de Horst-Wessel, revendiqué par le nazisme depuis 1926, étaient une véritable incitation au meurtre. Aucun espoir n’était plus permis. Le mécanisme prévu par les nazis se mettait progressivement en place. Ce fut ensuite l’escalade dans la violence !
Après avoir évoqué cette lamentable période, j’hésite néanmoins à poursuivre mon récit, me remémorant la réaction que nous avions Erika et moi lorsque mon père, homme de trente ans, beau, grand, aux yeux clairs, nous racontait une fois de plus avec force détails la première guerre mondiale. Sagement nous l’écoutions, mais ce serait mentir de dire que nous étions passionnés. Son histoire nous la connaissions déjà par cœur, pourtant elle était terminée depuis quinze années seulement !
Maintenant, que cinquante-cinq années se sont écoulées et une multitude d’événements importants ont accaparé l’attention du monde, j’éprouve néanmoins à mon tour le besoin de raconter et écrire mon histoire !
La Shoah n’est pas une agression comme toutes celles que les juifs ont souvent connue jusque là, aussi on n’insistera jamais assez sur sa spécificité.
Plusieurs autres raisons encore, et elles sont importantes m’incitent à laisser un témoignage.
La plus crucial est la persistance des négationnistes qui propagent sans vergogne leur infâme propagande, niant la réalité de la Shoah. Diffusant des brochures mensongères, écrites soit disant par des historiens compétents.
Faire comprendre ou essayer d’expliquer les raisons de la réticence de raconter à notre retour l’inénarrable.
Reproche si souvent entendu et devenu avec le temps :
Pourquoi en parler encore et autant, maintenant ?
Maintenir éveillé les consciences pour que jamais de telles horreurs ne puissent se reproduire et que le caractère singulièrement tragique de la Shoah ne puisse être oublié.
A Auschwitz les illusions qu’offrait la civilisation occidentale se sont brisées. Tout ce qui nous semblait jusqu’alors humain, authentique et juste s’est effondré dans l’abîme infernal que constituait ce néant.
Auschwitz signe l’avènement du non-être. Là où l’humain n’a plus de sens !
MA FUITE D’AUTRICHE
Après l’annexion, mes parents ont tenté vainement d’obtenir un visa d’immigration pour un pays qui aurait bien voulu nous accueillir. Nous ne pouvions plus attendre. La « Nuit de Cristal » a précipité notre fuite.
Il ne nous restait qu’une solution possible, le passage illégal de la frontière belge, où se trouvaient déjà des amis viennois. Ils avaient envoyé à Papa un plan détaillé pour le parcours à emprunter. Par chance, mon père réussi à expédier à Bruxelles un conteneur d’effets personnels.
Il était impensable d’entraîner ma grand-mère impotente, dans pareille aventure. Maman confia sa mère à un couple contraint en raison de leur âge avancé de rester à Vienne. Le moment venu, elles se séparèrent le cœur lourd, craignant qu’elles ne se reverraient sans doute plus jamais et que c’était là un adieu.
Ma grand-mère est décédée le 18 décembre 1941 elle a été enterrée au cimetière juif de Vienne, non loin de son mari.
Contrairement aux victimes de la Shoah, elle a une sépulture !
Le 27 novembre 1938, jour de mon 14ième anniversaire, avec des passeports d’apatrides, marqués d’une croix gammée, nous n’étions plus reconnus comme citoyens autrichiens, n’ayant en poche que les 12 $ autorisés par personne, tôt le matin, avec un sac contenant le strict nécessaire, silencieux et tristes, mes parents ont fermé la porte sur un bonheur passé et nous avons quitté Vienne pour ne plus jamais y revenir.
Peu nous importait les biens que nous y laissions. La seule richesse que nous garderions à jamais, serait le souvenir de cette vie de famille douce et heureuse.
Habillés de neuf afin de dépenser le plus utilement possible l’argent que nous n’avions pas le droit d’emporter.
Suivant le plan reçu de nos amis, nous avons pris un train pour Aix-la- Chapelle et de là un tramway pour nous rapprocher le plus possible de la frontière. Nous avons tenté ensuite de franchir la forêt qui sépare l’Allemagne de la Belgique. Très vite notre «expédition» fut interrompue par des douaniers allemands qui nous ont attentivement fouillés. L’un d’eux trouva dans la poche de mon manteau ma collection de timbres. Croyant avoir trouvé une « fortune » que nous tentions de sortir frauduleusement, il se mit à examiner minutieusement chaque timbre de ce qui n’était qu’une collection d’enfant.
Contrit d’avoir emporté ma collection sans l’autorisation de mes parents, je voyais surtout mon père observer cette scène avec inquiétude. Il avait caché sur lui des valeurs et craignait naturellement une fouille plus approfondie ! J’ignorais bien sûr ce détail à l’époque. Cette collection si précieuse pour moi je l’ai récupérée à mon retour des camps. Un jour, lorsque je l’offrirai à mon petit-fils Adrien-Benjamin, je lui dirais combien elle représente une partie de mon enfance.
Relâchés à la tombée du jour, nous avons enfin réussi sans autre anicroche à traverser la frontière belge et prendre dans une petite gare, un train pour Bruxelles. Maman nous a alors distribué les sandwichs préparés à la maison. Stoïquement, malgré ma faim j’ai refusé le mien. Il contenait du saucisson qui n’était pas kasher. La consommation de viande kasher était évidemment interdite par les nazis, étant à présent dans un pays libre je voulais respecter ma promesse faite à ma grand-mère.
La famille Grünblatt, nos amis viennois, nous ont affectueusement reçus, heureux de nous revoir sains et sauf. Leur chaleureux accueil nous a réconforté. Ils disposaient d’un minuscule trois pièces où ils s’entassaient déjà à quatre. Pourtant ils nous ont offert l’hospitalité et dormions sur des matelas à même le sol, le temps de trouver à nous loger.
La plus grande partie des journées se passait dans les rues, le nez en l’aire à l’affût des affiches : «Appartement à louer ». Cela nous a permis de faire connaissance avec cette belle ville, tellement différente de Vienne. Habitués en hiver à un froid sec et à la neige, ici une pluie fine tombait d’une façon presque ininterrompue. Mes chaussures neuves ont fini par prendre l’eau rendant mes chaussettes tout le temps humides.
Enfin nous avons trouvé une petite maison typiquement belge, dans l'agréable quartier d’Ixelles. Avec ardeur, Erika et moi avons déballé le conteneur que mon père avait réussi à expédier juste avant de partir de la maison et arrivé entre temps. Mais à notre entrain se mêlait une profonde mélancolie due à notre nouvelle situation de réfugiés.
Avec le peu de sérénité revenue, nous avons tenté de reprendre une vie relativement normale. Les Belges étaient aimables et courtois, contrairement aux Autrichiens que nous venions de quitter !
Avec ma sœur je découvrais les grands Magasins. Nous étions subjugués par l’étalage des variétés de fruits, particulièrement en hiver: comme les cerises et les
fraises ! Les pommes d’un vert brillant, appelées « granny smith » et surtout des monceaux de dattes, mon fruit préféré, vendues ici au kilo à un prix dérisoire, alors qu’à Vienne, fruit « exotique » on l’achetait à la pièce. J’en ai mangé jusqu’à l’indigestion. L’abondance en Belgique était nettement visible.
Autre découverte attrayante : le cinéma «permanent ». Pour un franc on avait le loisir de voir et revoir un film, alors qu’à Vienne les sièges étaient numérotés et la durée limitée à une seule séance. Trop jeune je n'y suis allé que très rarement. Ici mes parents m’accordaient davantage de liberté.
Le petit garçon à notre départ de Vienne, étais devenu un adolescent.
A la suite d’un concours, j’ai eu la chance d’être admis, dans une école technique, ouvert seulement pour une centaine de jeunes.
Parmi les enseignants, également des réfugiés, se trouvaient des professeurs d’université, qui se montrèrent avec nous, à juste titre, très exigeants. Nos huit heures d’études par jour consistaient à nous donner le plus possible de connaissances en anglais, espagnol et français. Sans oublier la physique, les mathématiques et le dessin industriel.
L’objectif était de nous doter d’une formation aussi éclectique que possible, cette formation devant plus tard nous servir pour des études plus poussées.
Je suis profondément reconnaissant à cette école pour tout l’enseignement reçu durant cette période et qui m’a beaucoup aidé par la suite.
Invitée à Anvers pour son premier bal, Erika, alors qu’elle poursuivait encore ses études, remporta à seize ans un prix de beauté ! Mes parents étaient naturellement fiers, moi je n’étais pas étonné, je l’avais toujours trouvée très belle.
Le 3 septembre 1939, après l’agression de la Pologne, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne. C’était inéluctable.
Jusqu'en mai 1940 le front franco-allemand est resté relativement calme, aucun des belligérants ne prenant l’offensive, cette période fut appelée : « Drôle de guerre ». Le slogan tant diffusé en France à la radio:
« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » !
avait fini par nous persuader que l’armée et l’aviation alliées étaient invincibles.
Ce calme apparent prit fin le 10 mai 1940 lorsque l’Allemagne envahit le Benelux contournant la fameuse ligne Maginot, considérée jusqu’alors comme infranchissable…
Face à notre logement bruxellois se trouvait une caserne de pompiers. Voyant ceux-ci évacuer leurs familles, mes parents ont décidé à leur tour de quitter «provisoirement», Bruxelles. Avec une petite valise chacun, muni du strict nécessaire, pensant partir pour une courte durée, nous nous sommes rendus à la Gare du Midi. Les rues étaient désertes, les sirènes retentissaient de temps en temps, avertissant du survol des avions ennemis, la gare par contre était noire de monde. On se bousculait devant les guichets pour acheter des billets. Mon père, astucieusement, avec de simples tickets de quai nous a fait accéder à un train qui partait pour Paris. Il pensait pouvoir payer les billets en cours de route, mais le train fut détourné de sa direction et aucun contrôleur en vue !
Après plusieurs jours de voyage, l’illusion que notre départ était provisoire s’est envolée.
Alors que nous restions dans l’ignorance de l’évolution de la guerre, notre train avec un millier de réfugiés s’arrêta enfin dans le Sud-Ouest de la France, à environ 50 km de Toulouse, dans une pittoresque petite ville médiévale : Revel, dont l’origine remonte à 1342 et qui comptait alors cinq mille habitants.
C’est là que j’ai eu mon premier contact avec la France.
L’Armistice a été conclu en juin 1940, la France fut divisée en deux grandes zones. Revel se trouva heureusement dans celle «non occupée» par l’armée allemande, sous l'autorité du régime de Vichy avec Pétain comme chef d’Etat.
A la gare, sous un chaud soleil d’été, de nombreux habitants étaient là en curieux. La plupart des femmes vêtues de noir, parlaient avec l’accent du midi un patois qui résonnait à mes oreilles comme de l’espagnol. Parmi ces personnes se trouvait Pauline Sarda. Spontanément elle proposa à mes parents dès notre descente du train, de prendre Erika et moi pour la nuit chez elle, afin de nous éviter de dormir sur la paille, dans les granges réquisitionnées par la mairie pour les réfugiés qui arrivaient en nombre.
En nous rendant à sa maison, nous rencontrons une villageoise qui lui dit sur un ton méfiant :
-«Il paraît qu’il y a beaucoup de juifs parmi les réfugiés ! » -
« La méconnaissance nourrit souvent l’appréhension, parfois même l’hostilité » !
Ce fut un réel choc, nous nous attendions si peu à entendre une telle remarque dans ce lointain Sud-Ouest de la France !
En nous présentant à sa voisine Louise Crayol, Pauline Sarda lui répète ce qu’elle venait juste d’entendre :
-« A ce qu’il paraît, il y aurait des juifs parmi tous ces gens. Est ce possible? »
-« Je ne comprends pas votre frayeur Pauline, vous semblez oublier que notre Seigneur Jésus Christ était juif lui aussi! »
Dès lors nous étions un peu plus à l’aise et ressentions une vive sympathie pour Tata Crayol. Nous l’appelions ainsi comme les nombreuses autres enfants qui l’entouraient. Nos relations devenues plus étroites, je lui ai demandé ce qui lui avait inspiré sa réponse lors de notre première rencontre ? Elle m’expliqua alors, étant catholique fervente tout comme Pauline, elle voulait calmer son inquiétude et tout naturellement ce propos lui était venu à l’esprit.
L’arrivée de ce flot de réfugiés dans ce petit coin paisible de France, où les gens n’avaient certainement jamais vu de juifs, pouvait certes provoquer de la curiosité, mais tant d’inquiétude était quelque chose de tellement affligeante et inattendu.
Tata Crayol est restée durant toute sa vie une amie. Elle était pleine de courage et d’abnégation. Engagée volontaire à dix-huit ans pendant la Première Guerre mondiale comme infirmière, elle soigna avec dévouement un jeune militaire Paul Crayol, très gravement blessé et s’est éprise de lui. Malgré son infirmité, paralysé des pieds à la taille, ils se sont mariés après les hostilités et installés à Revel, où Paul était né. Ils se sont aimés durant vingt-trois ans. Ne pouvant avoir d’enfants, ils en ont adopté trois. Paul était la bonté même, consacrant tout son temps aux personnes défavorisées.
Le couple était apprécié et cité en exemple dans tout le village.
J’ai toujours regretté de ne pas avoir connu cet homme exceptionnel, mort quelques mois avant notre venue ici.
Mes parents après être restés quelques jours dans une grange, Tata Crayol nous a accueillis tous les quatre dans sa petite maison, où nous étions très à l’étroit.
En parlant de nous à ses voisins et nombreux amis, elle a trouvé à nous loger un peu plus tard chez les Brunel. La grand-mère Anna, sa fille Elise et son petit garçon René, âgé de huit ans nous ont vite adoptés. Spontanément ils se sont retirés dans la partie la moins confortable de leur maison pour nous céder les plus grandes chambres.
J’ai rarement rencontré tant de chaleur et de simplicité dans les rapports humains.
Depuis